Black Tuesday

7h59

Encore une minute, 60 secondes, 60000 millisecondes, 6e+7 microsecondes, 6e+10 nanosecondes. La foule est compacte, massive, dense. Je sens la pression de plus en plus intense de chaque côté de mon corps. Faire abstraction. Focaliser mon attention sur mon but. Respiration contrôlée, poings serrés. Une goutte de sueur perle sur mon front. L’attente est quasiment terminée mais rien n’est encore joué. Au contraire, c’est maintenant que tout commence. Face à moi le rideau de fer entame enfin son ascension, comme au ralenti. J’essaie de résister, de faire barrage, au moins gagner la bataille des premiers mètres. Il faudra 45 secondes pour que la grille soit totalement relevée, puis 15 secondes au préposé pour pousser la double porte. Ensuite ? Il n’est pas nécessaire d’y songer. Je suis prêt. Mon plan est parfaitement clair, précis. 20 secondes. Je ferme les yeux. J’ai juste le temps de repenser à la genèse de cette histoire. Et comme bien souvent, tout débuta au bar, par une simple boutade qui se transforma en raison de vivre.

7h59 et 50 secondes

4ème tournée. Max, Léo, Lucas, les deux Mélanie surnommées Mel B. et Mel C. en hommage au Spice Girls, Zaza, Kamel, Mia, Franck, nous étions tous d’accord sur la manière de faire progresser l’entreprise pour laquelle nous travaillions. Evidemment rien n’émergerait jamais de ce conciliabule, notre réflexion collective serait consumée aussi promptement que les Mojitos, Spritz, bières, Sex on the beach que nous venions d’enchainer, mais cela faisait partie des sujets incontournables et permettait à chacun d’entre nous d’exprimer son point de vue. Il nous restait encore du temps et hormis quelques apartés sur les événements sportifs, nous ne nous étions pas encore épanchés sur la politique, les réseaux sociaux, le climat, l’alimentation, les dangers de toutes sortes, les séries télé, la famille, les amis, les médias. Comme nous avions peu ou prou les mêmes sources d’informations, nous n’apprenions rien de vraiment nouveau, mais quelle importance ? C’était mon tour de payer, j’espérais secrètement que mes collègues auraient la délicate attention de se contenter d’eau du robinet, mais ça semblait mal engagé.

– Bon, qui veut quoi ?
– La même chose
– Pareil
– Un verre de vin blanc sec
– Gin Tonic
– hummmm, je sais pas
– Irish Coffee
– Irish Coffee ? Non mais quoi d’autre encore ?
– Champagne !

Mel B. me toisa du regard, sûre d’elle, anticipant une remarque cinglante de ma part, la répartie sans doute préparée depuis un bon moment. Je n’étais pas spécialement réputé pour mon calme, mais il fallait l’admettre, le jeu n’en valait pas la chandelle, il y avait plus de risque de se mettre tout le monde à dos et de passer pour un radin. Si seulement c’était un homme hétéro j’aurai pu m’en donner à coeur joie mais elle était bisexuelle, féministe et vegan… absolument intouchable, une sorte de vache sacrée quoi et pas une vache maigre, plutôt de la bonne limousine.

– Ok champagne
– Ruinart
– Quoi Ruinart ?
– Du Ruinart, je veux du Ruinart.
Oh putain, elle me cherche grave. Je reste impassible, une mer d’huile. Petit Bambou à mort.
– Alors, une coupe de Ruinart pour Mel B.

Après quelques minutes d’atermoiement, les autre optèrent pour un simple renouvellement de leurs boissons. Fred, le barman était installé comme à l’accoutumé derrière son comptoir, j’allais à sa rencontre, slalomant de mon mieux entre les tables très peu espacées. Fred était un mec vraiment adorable, mais qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à Christopher Lee, l’acteur qui avait notamment incarné Dracula, Saroumane dans le Seigneur des Anneaux et le Comte Dooku dans Star Wars. Outre son faciès, il disposait également d’une voix gutturale qui complétait parfaitement le flippant ensemble.

– Bonsoir cher ami Voltaire, que puis-je faire pour toi ?
Non Voltaire n’était pas un surnom, oui c’était mon vrai prénom, Voltaire Legland. Mon père, professeur de lettres avait tout de même hésité avec Fiodor pour Dostoïevski, finalement je ne m’en étais pas si mal tiré.
– Alors, 7 la même chose, 1 Irish Coffee et 1 coupe de Ruinart…
Fred leva une paupière faussement intrigué.
– Mélanie ?
– Oui
Il esquissa un léger sourire, se retourna et prit une bouteille de crémant d’Alsace.
– Un jour je lui ai dit que c’était du Ruinart, depuis elle en est persuadée.
– T’inquiète, je ne risque pas de révéler ce petit secret !

Je retournais à table de bien meilleure humeur. Et pourtant une angoisse existentielle me taraudait tandis que je jetais un coup d’œil circulaire sur la faune présente dans le bar. A droite, une table de cinq jeunes d’une vingtaine d’années, j’aurai voulu dire insouciants et libres mais cela semblait ne pas être le cas, au contraire, ils étaient ensemble, mais seuls, leurs yeux rivés sur leurs portables, une des filles très concentrée, agençait au mieux les verres et les mitraillait avec son téléphone sans doute pour Instagramer. Son visage grave et sérieux se mua instantanément en une expression souriante, connotée et quelque peu grivoise, elle demanda à ses deux voisins de se rapprocher d’elle pour un selfie qui serait probablement légendé afin de faire rager sa communauté. Sitôt la photo terminée, sa figure redevint impassible, neutre, sans affect, vide et ses amis reprirent instantanément leurs positions, sans un mot, les yeux à nouveau fixés sur leurs téléphones. Un peu perturbé et attristé par ce spectacle qui me laissait un goût amer, je ressentais une vague de nostalgie pour une époque révolue mais pas si lointaine, que nous avions pourtant largement dénigrée, naïvement persuadés que le futur nous comblerait plus que nous ne le méritions. Au lieu de cela, nous étions devenus des zombies 2.1 phagocytés par les réseaux et autres fils à la patte virtuels… avant la picole au bar c’était du sérieux, on refaisait le monde aussi mais de façon beaucoup plus amusante, enfin si j’en croyais les quelques bribes de souvenirs encore vivaces qui me restaient.

7h59 et 51 secondes

– Alors Voltaire tu t’es perdu ?
– Non, je bloquais sur les petits jeunes là, tous sur leurs portables. Ca sert à quoi d’être avec des gens si c’est pour ne pas les regarder et être ailleurs ?
– Vu ta gueule, je préférerais ne pas te regarder et être ailleurs.
C’était Zaza de la compta, une vraie boute en train, dire que j’avais filé 10 euros pour son cadeau de rémission de cancer. Continue toi aussi à te foutre de ma gueule et je ne participerai pas à la couronne ! Évidemment toute la table s’en donnait à cœur joie.
– Ahah très drôle Zaza et Mel ça va le champagne est à ton goût ?
– Un délice, mais bon encore faut-il être connaisseur pour apprécier …
Je me demandais vraiment ce que je faisais ici, parmi ces personnes semi étrangères avec lesquelles je passais l’essentiel de mes journées, mais qui au final ne savait rien de moi, arc-boutés sur les préjugés qu’ils s’étaient forgés. Léo, lui aussi absorbé par son smartphone se mit à bouger frénétiquement. Instantanément, toute notre attention se fixa sur lui. C’était un garçon taciturne et pas particulièrement énergique de l’informatique, le voir ainsi, nous intrigua au plus au point.
– Il fait une crise d’épilepsie ?
– Ca va Léo ?
– Non mais c’est dingue, il se passe un truc absolument incroyable ! C’est une dinguerie !!
– Mais qu’est-ce qu’il raconte ?
Léo était extatique, comme possédé par la nouvelle qu’il venait d’apprendre. Nous étions totalement suspendu à ses lèvres, curieux et avides de comprendre ce qui valait la peine de se mettre dans un tel état. Kamel qui faisait partie du même service que lui, essaya avec un peu plus de délicatesse d’en savoir plus.
– Bon, Rain Man, c’est quoi le deal, t’as eu un an d’abonnement à Pornhub offert par tes parents ?
Le jeune Geek ne chercha même pas à se défendre. S’il y avait bien quelque chose que nous avions tous en commun, c’était cette incapacité à attendre et là, il nous mettait au supplice.
– Ca vient de tomber sur le Dark Web et c’est remonté sur Reddit, dans même pas 10 minutes vous aurez tous l’info sur vos fils d’actu.
Il prit une longue inspiration avant de poursuivre son explication.
– Neo Famicom, le plus grand fabricant de consoles de jeux vidéo au monde a décidé de mettre en vente 10 exemplaires de la plus exceptionnelle des machines, c’est quasiment la bête ultime, un condensé de technologie qui synthétise tout ce qu’il y a de mieux à l’heure actuelle et bien plus encore. Ils ont signé un accord d’exclusivité avec la chaîne de magasins Highstore et vous savez quoi ? Le shop choisi pour l’occasion c’est celui de Bordeaux Lac !
– 10 dans le monde ? elle va être à 1 milliard d’euros ta console !
– En fait non, au prix de la QT5. L’objectif n’est pas là, ils veulent créer une sorte de happening géant, transcender l’expérience videoludique mais dans la réalité, ils sont talonnés par GameCorp qui propose de meilleurs produits à prix plus attractifs, alors quoi de mieux que d’organiser un événement sans précédent pour rallier les masses ? C’est pareil pour l’enseigne et les médias qui vont orchestrer ce Battle Royal hors normes.
– Je comprends rien …
– Séries limitées. Précommandes. Ruptures de stocks programmées. Impensable dans un monde de surproduction et pourtant ? Il faut bien susciter le désir par tout moyen. Ce que propose Neo Famicom est absolument génial, une révolution de l’acte d’achat, un retour aux basiques, aux fondamentaux. Aujourd’hui tout est fait pour endiguer les frustrations, il n’est quasiment plus nécessaire d’attendre pour avoir : Livraisons express, séries, films, tout est mis à notre disposition en un clic. L’instinct primitif s’étiole, sauf dans des cas particuliers comme le Black Friday, regardez ce que nous sommes prêts à faire pour nous emparer d’un bien que nous convoitons. Léo brandit son téléphone pour nous montrer une vidéo montage diffusée sur Youtube d’émeutes en magasins :

QUAND TU FAIS LES SOLDES EMEUTES .SAUVAGES.COURSES

– Combien d’entre nous autour de cette table seraient prêts à faire la même chose ? Même avec quelques verres dans le nez ? nous sommes suffisamment civilisés pour dire que jamais nous ne nous comporterions ainsi, de même que, j’en suis sûr, nous ne commettons jamais d’incivilités, nous prétendons être des citoyens modèles, réfléchis, mais qui sommes nous vraiment lorsque nous ne sommes guidés que par notre instinct, l’animal en nous aux commandes ? Neo Famicom va créer une nouvelle génération de joueurs et bouleverser nos habitudes.

ENTRACTE

Interludes musicaux

Love Is My Destination est une chanson d’Edwin Starr parue en 1968, il s’agit de la face B de Twenty-Five Miles. Edwin Starr est un des plus grands chanteurs et compositeurs de soul d’abord au sein du label Ric-Tic puis de la Motown, son hit le plus populaire est le très engagé War, contre la guerre du Viêt Nam.

Edwin Starr - Love Is My Destination

We’re Not Gonna Take It est une chanson du groupe américain Twisted Sister tirée de leur album Stay Hungry sorti en 1984. Ce titre emblématique du glam rock a été écrit par le charismatique chanteur du groupe Dee Snider. Le clip pour sa part a été réalisé par Marty Callner. Fait marquant Mark Metcalf reprend son personnage de Douglas C. Niedermeyer du film Animal House de 1978. Symbolisant le conformisme petit bourgeois contre lequel le rock s’érige, il se rend au début de la vidéo dans la chambre de son fils pour lui faire une leçon, finissant par le sempiternel « Que veux-tu faire de ta vie ? », ce à quoi le fils répond « Je veux faire du rock ! « We’re Not Gonna Take It » en gros, on va pas se laisser emmerder !

Twisted Sister - We're Not Gonna Take It (Official Music Video)

FIN DE L’ENTRACTE

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7h59 et 52 secondes

Le discours du gamin était très intéressant même si je n’étais pas particulièrement préoccupé par l’avenir du jeu vidéo, en revanche j’avais bien accroché à son histoire de chasse au trésor. Après tout qu’avais-je à perdre ?
– Ca va se passer comment ? Pour trouver la console ?
– Neo Famicom va faire une conférence spéciale le 15, pour expliquer les modalités de participation
– En tout cas moi je suis chaud pour m’inscrire !
– N’importe quoi, encore un truc masculinisé, genré, complètement binaire, pour abrutir les gosses.
– Contrairement à ce que tu dis, c’est très inclusif !
– Ah oui les jeux de guerre, sports, ça s’adresse à qui ?
– C’est toujours le même débat, vous focalisez toujours sur les points de crispation sans prendre en compte tous les éléments.
– Non mais tu vas pas me donner de leçon, t’as quel âge ?
– Donc d’un côté tu prônes l’inclusion et de l’autre tu rejettes mon raisonnement sur la base de mon âge ? C’est pas un peu contradictoire ?
– Moi je suis pour la paix inclusive, exclusive et universelle ! donc la personne qui prend la console, elle passe en caisse comme si c’était une console classique ?
– Je pense que ça va être un peu plus dur que ça…
– Bon, en tout cas ce qui est sûr ce que je vais participer et ramener la console à la maison ! Juste pour avoir une idée, elle se revendrait combien ?
– Beaucoup plus que tu ne peux l’imaginer !
– Alors trinquons à ce beau projet
Et voilà comment bien malgré moi, je me suis retrouvé embarqué dans une drôle d’affaire.
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7h59 et 53 secondes

Quelque part dans Tokyo au siège de Neo Famicom Corp. 59ème étage

Le bureau était immense, décoré de tableaux authentiques de JM Basquiat, Banksy, Obey, JR, Takashi Murakami, Madsaki, Kaws, Maurizio Cattelan, de flippers et de bornes d’arcades de toutes sortes et de toutes génération, 4 écrans 8k formaient une mosaïque High Tech affichant là les cours de la bourse, ici une chaîne d’info continue, l’autre une agrégation de l’ensemble des réseaux sociaux et enfin des lives de jeux vidéos avec le classement en temps réel des meilleurs joueurs. Derrière l’homme aux lunettes fines en argent, de larges fenêtres qui offraient le plus beau des spectacles sur la ville et le ciel. Son fauteuil en cuir s’inclina légèrement, il aimait cette position qui selon lui, favorisait sa réflexion. Il jeta un œil sur son ordinateur 32 pouces et constata semi amusé qu’il ne lui restait que 3200 mails à traiter. Il esquissa un demi sourire et daigna accorder un peu d’attention à son interlocuteur. Être face à Monsieur Myiagi était pour Kendo une sorte de consécration, il espérait ne pas se montrer trop nerveux et respira doucement par le nez.

– Kendo, vous êtes, si je ne m’abuse notre directeur communication, en charge des consoles de jeu ?
– Oui Monsieur Myagi
– Vous êtes dans notre compagnie depuis 15 ans et avez franchi tous les échelons, vous êtes en quelque sorte, vous aussi un produit maison
– Oui Monsieur Myagi
– Vous venez aujourd’hui me parler du projet BR IRL
– Oui Monsieur Myagi
– Bien, je vous écoute
– Merci Monsieur Myagi. Nous travaillons sur le projet BR IRL depuis 1 an maintenant. Nous avons organisé plus 2000 enquêtes, pour nous assurer qu’il était non seulement viable, mais attendu par notre public et ce partout dans le monde. Il pour finalité de créer un nouveau mode de consommation. Nos joueurs se lassent de la facilité avec laquelle ils obtiennent leur matériel, équipements, jeux. Ils trouvent ça trop facile, même les précommandes ne génèrent plus d’excitation. Les plus malins ont créé des algorithmes qui leurs assurent la primeur sans aucune difficulté. Ils veulent se challenger, se battre pour obtenir l’objet convoité. C’est pourquoi nous avons imaginé une sorte de Battle Royale au sein d’un magasin, retransmis en direct sur tous nos réseaux ainsi qu’une chaîne télévisée partenaire. Pour participer, les concurrents devront s’inscrire en ligne. Nous en sélectionnerons 100 dans un premier temps, 50 après une première étape, et enfin 20 seront désignés finalistes. 10 remporteront la victoire, à savoir notre modèle le plus iconique et le plus prisé, jamais mis en vente jusqu’à présent, la version Alpha + de La QT5. Nous serons associés à une chaîne de magasins, qui transformera l’une de ses boutiques en véritable parcours du combattant. Nous sommes en cours de finalisation des épreuves, mais la dernière sera la plus grandiose. Une véritable course pour se saisir des consoles, aller en caisse, payer et une fois cela fait, les champions auront l’immunité et seront possesseurs de leur QT5 Alpha +. Tous les coups seront permis et nous dissémineront suffisamment d’objets pour les rendre créatifs. Nous avons déjà concocté une base de profils nécessaires pour faire adhérer tous les publics : Star de la télé-réalité, combattant de MMA, transgenre, joueurs professionnels de e-sport, humoriste, handicapé, personne âgée, obèse et un lambda, un monsieur tout le monde, hommes et femmes seront équitablement répartis, toutes les couleurs de peau seront représentés ainsi que des nationalités différentes pour chacun. Il sera également possible de parier sur son champion.
– Un projet somme toute ambitieux qui débouchera sur ?
– Dès le lendemain nous mettrons en vente la QT5 alpha + chez notre partenaire, qui aménagera des stands dans l’esprit du BR IRL et bien sûr nous commercialiserons dans le même temps, le jeu vidéo BR ONLINE, avec les personnages modélisés. D’après les premières simulations nos recettes dépasseraient le milliard en moins d’une semaine.
Le siège de Yoshi Myagi s’inclina un peu plus.
– Remarquable, d’où vient l’idée ?
– Une jeune recrue au marketing.
– De quelle façon allons nous la gratifier ?
– Nous ne le ferons pas, son contrat sera prorogé mais rien de plus. Lui donner plus la rendrait moins audacieuse, elle se sentirait arrivée. Nous voulons tirer encore plus de ce beau potentiel.
– Excellent Kendo, et vous que souhaitez-vous
– Je ne voudrais pas abuser de votre générosité Monsieur Myagi
– Prévenez votre femme et vos maitresses, vous aurez largement de quoi les combler.
– Merci Monsieur Myagi
– Vous pouvez disposer Kendo
Kendo Nakata traversa le bureau ni trop vite, ni trop lentement et referma délicatement, sans un regard derrière lui, la lourde porte en bois, reproduction à l’identique du château d’Himeji.

Arrivé au 17ème étage, l’ambiance était bien différente, rap américain en fond sonore, éclats de rire, le service communication fort de son armée d’une vingtaine de digital natives détonnait dans la respectable maison. Kendo aurait pu manager la comptabilité, ou encore la logistique, il s’en moquait, seul lui importait le résultat. Il se plaça au milieu de l’open space. Ses ouailles coupèrent le son et observèrent le silence.
– Comme vous le savez, j’étais en entretien avec Monsieur Myagi afin de lui présenter BR IRL. Monsieur Myagi est l’un des plus grands patrons au monde et il n’est pas facile à convaincre, il a donc fallu que je lui apporte beaucoup de preuves et que je m’engage personnellement au nom de notre service sur la réussite du projet. Malgré ses réticences, craintes et objections, il a fini par accepter.
Un tonnerre de hourras et d’applaudissements retentit dans le service.
– Le travail commence maintenant ! Si nous voulons que BR IRL obtienne le succès qu’il mérite, il va falloir redoubler d’efforts et s’investir à 400%. Si vous ne vous en sentez pas capable, partez maintenant, il n’y aura ni honte ni déshonneur, cela prouvera simplement que vous n’êtes pas fait pour des projets de cette envergure ou pour travailler au sein d’une compagnie comme Neo Famicom. Alors quelqu’un souhaite renoncer ?
Pas un membre de l’équipe ne bougeait, ils étaient tous prêts à relever le défi lancé par Kendo.
– Très bien, il est temps de déclencher le niveau 1 de notre plan. Les community managers, vous m’implantez une charge virale dans le dark web, je veux que l’on croit que c’est une fuite de chez nous, donnez les infos principales sur le projet mais pas trop non plus juste ce qu’il faut pour alimenter l’imaginaire, emmenez les vers Reddit et alimentez le fil de conversation, là aussi soyez vigilants, faites ce qu’il faut avec les adresses IP etc. le reste suivra… Dès que ce sera lancé on aura 2 ou 3 heures devant nous pour lancer la deuxième phase. Tout le monde est prêt ?
La détermination de l’équipe ne faisait aucun doute, qu’ils arborent une crête d’iroquois, des tatouages sur le visage, des piercings ou autre signe distinctif, ils affichaient tous la même expression, celle d’un lion en cage affamé à qui on venait d’ouvrir la grille, avec au menu du jour les visiteurs du zoo.

7H59 et 54 secondes

Réveil gueule de bois, les tournées s’étaient enchaînées jusqu’à la fermeture du bar et j’étais rentré chez moi parfaitement éméché. Personne ne m’attendait depuis ma séparation avec la mère de mon fils. J’avais le cœur serré, depuis ce moment fatidique et j’errais dans les jours comme un mort vivant. La peine et la douleur étaient constantes. Le monde, mon monde s’était effondré. L’alcool était devenu un allié aussi traître que réconfortant. Je me foutais bien de cette histoire de console, mais si je pouvais la rendre fière en accomplissant quelque chose, alors peut-être… je chassais cette idée à coup d’anxiolytiques, avalés recta avec une tasse de café lyophilisé. En 30 minutes j’étais prêt pour me rendre au travail, mon lieu principal de vie sociale. Je pris quelques instants pour me regarder dans le miroir de l’entrée, je ne voyais rien. J’étais transparent. Il était temps de redonner de la consistance à cette enveloppe charnelle et de faire le nécessaire pour que l’âme égarée regagne enfin ses pénates. Il y a des matins où l’angoisse étreint: Une sensation physique qui démarre dans le creux du ventre pour finir dans la gorge. Il y a des matins où la nuit semble avoir duré des jours. Une nuit sans lune, noire comme les ténèbres qui recouvrent et aspirent. Il y a des matins de tristesse incommensurable. Des larmes de sang qui perlent sur les joues. Il y a des matins où le sol s’effondre à chaque pas. Il y a des matins où l’on se demande pourquoi ? Aujourd’hui n’est pas plus redoutable qu’hier et demain est encore à façonner. Il y a des matins sans attentes, il y a des matins sans soirs. Il y a des matins d’absence, des matins de conscience, des matins sans lendemains, mais au bout de ces matins, pour peu qu’on ouvre les yeux et le coeur, il y a l’espérance. Je devais trouver les ressources en moi-même, ne pas faire supporter le poids de l’échec à un hypothétique autre, j’étais maitre de ma destinée. Me fier aux signes, voir et percevoir, provoquer la chance et dire fuck à la fatalité.
J’étais galvanisé, le comité d’accueil qui m’attendait au bureau avait pourtant de quoi me refroidir. Mes acolytes de soirée excellaient dans l’art de créer des histoires et bien évidemment tout le monde savait que j’étais prêt à m’inscrire au concours organisé par Neo Famicom et Highstore. Comme l’avait prédit Léo, les médias ne parlaient que de ça et les règles commençaient à devenir aussi claires qu’angoissantes, ma seule chance était finalement de ne pas être sélectionné…

Article tiré de Konbini :  » Neo Famicom et Highstore s’unissent pour révolutionner l’histoire du jeu vidéo
De mémoire de gamer, on avait jamais vu ça. Tout a commencé par un hack de haute volée sur le Dark Web, un document interne de Neo Famicom partagé sur le réseau Reddit, révélant un projet inédit digne d’un Charlie et la chocolaterie 2.1, un mix entre un battle royal et une chasse au trésor grandeur nature pour non pas gagner, mais acheter la console la plus rare au monde. 10 exemplaires seront disséminés dans le nouveau magasin de la chaine Highstore situé à Bordeaux selon un procédé qui n’a pas encore été dévoilé. Une destination incongrue lorsque l’on sait que les présélections sont ouvertes partout dans le monde à quiconque à atteint la majorité dans son pays d’origine. D’après le constructeur, en à peine 5 minutes, il y avait déjà 800 000 inscrits pour 100 qualifiés qui seront soumis à une batterie d’épreuves éliminatoires. Selon des sources bien informées cela ne sera pas une partie de plaisir ! Si malgré tout vous voulez tenter votre chance jusqu’à ce soir 23h59, remplissez le formulaire en ligne disponible sur les sites de Neo Famicom et Highstore. »

– Alors ça y est, tu t’es inscris ? Ou tu vas renoncer ?
L’inénarrable Zaza venait telle une hyène repérer sa proie.
– Attends, je suis sur le site de Neo Famicom
Contrairement à l’idée que je m’étais faite du formulaire, tests QI, psychomoteurs, ou encore un calcul d’imc, il suffisait de connecter les réseaux auxquels on était abonné, donner son gamertag si on était possesseur d’une QT5, ce qui était mon cas et accepter un disclaimer de 10 pages pour satisfaire aux exigences du RGPD. Il y avait probablement des petites lignes intéressantes mais je n’avais pas le temps, il fallait que cette connasse de la compta constate par elle même que j’étais dûment enregistré.
– Voilà c’est fait ! Qui d’autre s’est lancé dans l’aventure ?
– Tous les jeunes, tu es le seul quadra de la boîte à avoir osé … génie ou imbécile, seul l’avenir nous le dira.
– J’ai une chance sur combien ? Quelques millions d’être choisi, ça va j’arriverais à survivre si je ne suis pas sélectionné.
D’ailleurs en toute logique je n’avais aucune chance, quelques matchs avec des bots sur les sites de rencontre, à peine une centaine de contact sur les réseaux sociaux … je n’étais pas du tout dans la cible.

Au siège de Neo Famicom Corp. 17ème étage

Kendo exultait, la première étape était un succès absolu avec plus de 300 millions d’inscrits. Les serveurs étaient à bloc et lui aussi, son dealer lui avait fourni de nouvelles pilules qui lui donnait la sensation d’être irrésistible. Les algorithmes tournaient à plein régime, le tri se faisait à la vitesse de la lumière.

– Alors hurla-t-il à la cantonade, on en est où ?
– Un timide sous fifre se leva et malgré sa peur pris la parole
– Monsieur Kendo, nous avons déjà éliminé 99% des profils, nos machines se concentrent sur le pourcentage restants, nous aurons une liste de 100 individus dans moins d’une heure.
– C’est trop long, demerdez-vous, je veux que l’annonce des résultats soit diffusée à 12h30, soit 19h30 en France, bougez-vous le cul ou je vous dégage moi-même !
– Oui Monsieur Kendo, c’est entendu Monsieur Kendo, je m’en occupe !
– Tout le monde est prêt pour la phase 2 ? Hurla le manager survolté
– Oui chef ! répondirent d’une même voix ses employés pourtant exténués. Le directeur des ventes débarqua en trombe dans l’open space
– Kendo, nos ventes ont augmenté de 1000% et l’action est au plus haut, c’est un record historique !
Kendo n’arrivait plus à contenir sa joie, il était le Napoléon du jeu vidéo et bientôt gouvernerait un peu plus que cette équipe d’empafés.
– Bon, l’américaine, il est temps de nous expliquer en quoi consiste la phase 2 !
Ashley était une ravissante jeune femme de 24 ans, aussi blonde que possible, diplômée entre autre de Stanford, polyglotte : anglais, japonais, français, espagnol, qui était à la genèse du projet BR IRL.
– A partir de ce soir, nos 100 compétiteurs seront prévenus par voie de presse, la surprise sera totale, nous les contacterons bien entendu dans la foulée pour leurs fournir toutes les informations nécessaires. Dans cette phase de binarisation, nous allons soigneusement extraire les profils les plus prisés par nos consommateurs, autant ceux qu’ils apprécient, que ceux qu’ils haïssent. Pour cela, nous allons soumettre les participants à une compétition en ligne de deux heures, sur notre simulateur de comportement. Ils seront confrontés à des situations stressantes comme fuir ou se battre, tricher ou dire la vérité etc., nous n’avons pas pour objectif de choisir entre les passifs, agressifs ou assertifs, mais de laisser le public choisir ceux qu’ils considèrent comme ayant le plus grand potentiel de survie dans un environnement hostile. Bien entendu nous avons déjà identifié 10 persona qui, quoiqu’il arrive seront qualifiés arbitrairement.
– C’est très clair Ashley, je vous laisse poursuivre les opération.
Ashley opina du chef et regagna son poste. Elle essayait de maintenir au mieux les apparences, mais c’était elle qui devrait être aux commandes et non pas ce pitre de Kendo. Aucune allure, aucune envergure, encore un gagne-petit, bénéficiaire des promotions internes, qui s’était retrouvé à une place qui n’était pas la sienne. La jeune femme d’apparence policée soupira et méprisa intérieurement cette mascarade, elle avait pensé les japonais plus intelligents que cela, ou même ses collègues qui passaient leur temps à récurer les fonds de web pour glaner des bribes d’info. Pourtant cela semblait évident, et elle n’avait rien caché, son nom de famille était Bailey – Hudson, le même que celui de son père William Bailey – Hudson, propriétaire des 2500 magasins Highstore, première chaîne au monde dans le secteur du High-tech, présente dans 40 pays. Pour la petite histoire, William Bailey – Hudson avait précocement hérité d’une fortune estimée à plus de 30 milliards de dollars, lorsqu’il avait fondé sa propre compagnie. Son meilleur ami Mike King lui avait dit alors : « Parfois, ce sont les personnes qu’on imagine capables de rien qui font des choses que personne n’aurait imaginé ». Mike King était aujourd’hui président de Gamecorp, le principal adversaire de Neo Famicom. Ashley étira ses bras et craqua ses doigts, il lui restait beaucoup de travail, officiel et surtout non officiel.
Elle s’autorisa tout de même une pensée vagabonde. Son père avait eu la plus brillante des idées, aidé par Mike, il avait totalement verrouillé sa vie privée. On le croyait ermite et reclus dans une résidence immense sur une île, les quelques photos qui circulaient de lui ne permettaient aucune identification formelle. Il passait la majorité de ses ordres à distance et vivait en définitive, dans l’anonymat le plus absolu. Ashley avait bien entendu elle aussi bénéficié de cette immunité, un véritable privilège qui lui offrait toutes les chances possibles, une en particulier qu’elle comptait bien saisir. Sa phase 2 à elle venait aussi de démarrer.

7H59 et 55 Secondes

Nous avions convenu avec la bande et quelques autres, de nous retrouver au bar pour suivre tous ensemble, en direct, l’annonce des résultats. Nous allions enfin connaître le nom des 100 chanceux, ou pas, qui allaient concourir dans cette singulière compétition. On aurait dit que le monde s’était mis entre parenthèses, plus de guerres, plus de faits d’hiver, les médias n’avaient plus qu’un seul sujet à couvrir et les conjectures allaient bon train, du soir au matin. La principale chaine d’information en continu avait désormais son émission consacrée aux jeux vidéo, avec bien entendu son lot de consultants aussi éloignés du genre que possible. Fred le barman monta le son du téléviseur d’ordinaire utilisé pour les retransmissions sportives. Le générique de l’émission, « Here I Go Again » de Whitesnake emplit la salle. La foule massée devant l’écran, d’ordinaire exubérante et braillarde, respectait un solennel silence de cathédrale.
– Bonjour à toutes et à tous, ravis de vous retrouver pour ce numéro spécial de BFGame consacré aujourd’hui au phénomène Neo Famicom. A mes côtés j’ai le plaisir d’accueillir Jean-Claude Renard, ancien joueur professionnel de babyfoot qui nous accompagnera tout au long de l’émission et bien évidemment les chroniqueurs habituels, Pedro le Geek, Anastasia la princesse de la manette, Cousin Hub l’as du clash et Remy sans famille depuis qu’il a rincé Genshin Impact. Avant de vous révéler en exclu la liste des 100 telle qu’on l’appelle aujourd’hui, une page de pub.
Fred s’échinait à servir le plus de clients possibles durant cette relative accalmie commerciale. Il servit in extremis une dernière bière à un habitué à moitié juché sur le comptoir au moment de la reprise du programme.
– Bonjour à toutes et à tous si vous nous rejoignez ! C’est le moment, l’instant de vérité, nous allons vous révéler le nom des nominés, au moins les plus intéressants et on commence avec la géniale Akane Hiro, pour le Japon, Championne de e-sport catégorie Moba. Anatoli Droubetskoï, l’infaillible Russe, invaincu à Fifa depuis 2018. Brad Jones le sniper américain, redoutable aux jeux de combat. Melissa Granger, la spécialiste irlandaise des casses-têtes et des jeux de réflexion. On ne peut pas tous les citer, mais ce sont des pointures parmi les autres ténors des jeux en ligne. Un avis Jean-Claude ?
– La caractéristique commune, c’est le mental, je crois que bon, ils sont très forts et ce seront de sérieux prétendants au titre.
– Euh Jean-Claude, en fait il n’y a pas de titre, c’est une compétition pour s’offrir le graal des joueurs de salon.
– Oui effectivement, l’important c’est la motivation, la concentration et puis être capable de s’adapter.
– Merci Jean-Claude ! Anastasia, est-ce que tu veux annoncer le nom des célébrités qui vont faire partie de l’aventure ?
– Avec plaisir Boss, j’étais en train de suivre les réactions sur les réseaux. La toile est carrément en train de s’embraser : Pour la France, les rappeurs Bul, Douda, Lariss, l’animateur Cyril Taboula, la comédienne de charme Lise Capri, le couple star de la télé-réalité Ben & Jen. Dans les célébrités extravagantes, nous avons le performer transformiste néerlandais Big Fat Joe ainsi que Colin Treatwood 88 ans qui a notamment joué dans les doyens de la galaxie… Parmi les sportifs nous avons un champion de Sumo, de MMA, une Skateboardeuse pro, une Street artiste coréenne… C’est très varié ! et les communautés des stars sont à fond derrière leurs championnes et champions !
– OK Anastasia, quelques stats Rémy ?
– Pour résumer, nous avons en gros 20% de gamers, 20% de sportifs, 20% d’artistes, 20% de personnalités publiques, 20% de chanceux et 18 nationalités différentes, mais un seul, un seul, euh et ce n’est pas une blague, ni un troll je crois. Vous pouvez me confirmer Cousin Hub que c’est bien une vraie personne et pas un prank de Neo Famicom ?
– Aucun doute mec, la preuve en image …
Alors que je pensais reprendre le cours normal de mon existence, arriva ce que je croyais être le pire…
– Il est déguisé en quoi ? demanda Anastasia
– Je crois que c’est un costume de pom pom girl, mais avec la barbe et un casque de viking, mais je ne suis pas bien sûr !
– En tout cas un grand bravo à … Voltaire Legland, de Bordeaux, qui avait une chance sur 300 millions d’être sélectionné.
– J’ai fait les calculs Boss, pour être précis, il avait 5 fois plus de possibilités de gagner le jackpot à l’euromillion que d’être choisi !
– Top Rémy, on va l’inviter dans la prochaine émission et en savoir un peu plus sur lui.
– Il aura son déguisement tu crois ?
Eclats de rire sur le plateau et dans le bar.
– En tout cas ça y est, les épreuves vont enfin pouvoir commencer.
– Jean-Claude, le mot de la fin ?
– Oui, je crois, que bon, c’est super et j’espère que ça va être un bon moment pour tout le monde.
– Merci Jean-Claude, vous revenez quand vous voulez, quant à nous, on se retrouve demain pour une nouvelle émission, dans laquelle nous allons tout debriefer et vous saurez tout sur les épreuves qui attendent ces gladiateurs des temps modernes !
– J’aurai plutôt dit pom pom vikings
– A demain et bonne soirée !
La photo ne quittait pas l’écran malgré le générique de fin. J’étais tétanisé. Je sentais sur moi les regards lourds de me collègues, même Fred me fixait avec insistance. Des centaines de photos postées sur les réseaux et ils avaient trouvé celle-ci, prise lors d’un nouvel an et ce n’était même pas moi qui l’avait mise en ligne. J’étais juste tagué dessus. Je restais un instant concentré sur mon verre, mon téléphone ne cessait de vibrer. Je n’avais pas la force de regarder. Ma tête commençait à tourner. Léo me tapota doucement sur l’épaule.
– Quoi ?
Il me regardait comme si j’étais une authentique divinité.
– Je crois qu’il va te falloir un coach !
– Et une équipe. Tu vas jamais y arriver tout seul.
C’était Zaza, les autres semblaient tous d’accord.
– Ouais et on va s’appeler la pompom vikteam !
Après avoir découvert les autres participants et surtout cette photo qui allait faire le tour de la planète, je trouvais le terme victime parfaitement approprié.

L’équipes de Kendo redoublaient d’efforts, à tel point que Monsieur Myagi en personne, descendit les saluer. Ils se levèrent tous respectueusement à son passage. Kendo qui n’avait pas été prévenu, les présenta succinctement, faisant de son mieux pour ne pas bafouiller. Le maître des lieux eut un regard et un mot pour chacun. Ses yeux perçants fixèrent un peu plus intensément la jeune fille sur qui reposait le projet. Il s’en alla sans un mot, Kendo affable, dans ses pas.

Ashley sentit une vibration caractéristique dans sa poche, son téléphone portable personnel afficha le nom de l’interlocuteur, elle partit promptement s’enfermer dans une petite salle de visioconférence attenante à son bureau.

– Bonjour Ashley
– Bonjour papa
– Comment se déroulent les opérations ?
– Le plan est parfaitement respecté, aucune ombre au tableau
– Très bien, reste sur tes gardes et garde la tête froide
– Oui papa, je ne me laisse pas distraire
– A très bientôt
– Oui, très bientôt

Elle regagna tranquillement sa place et se remit au travail. Tout était prêt, même le chaos était sous contrôle.

7h59 et 56 secondes

La sortie du bar était mouvementée, passer en un instant de celui qu’on ne regarde pas à celui qu’on dévisage n’est pas aussi évident qu’on se l’imagine, heureusement la team faisait bloc pour m’exfiltrer au mieux. A peine étions nous sortis, qu’un suv noir pila face à nous.
– Manquerait plus qu’une prise d’otages !
– Tais-toi Max, Léo, filme au cas où.
Zaza assumait pleinement son rôle de leader. Léo dégaina prestement son xiaomi pour capturer la scène. Les deux mel m’encadraient, Franck et Max plus en retrait se tenaient tout de même prêts à bondir.
Un modèle réduit de femme ouvrit la portière arrière et descendit du véhicule pour s’approcher de nous, son visage était pétillant. Elle se retenait visiblement de rire.
– Voltaire, vous êtes drôlement bien protégé ! Rassurez-vous nous faisons partie des relations presses de Neo Famicom et nous souhaiterions nous entretenir dès maintenant avec vous, le temps presse avant la première épreuve et nous devons valider ensemble plusieurs aspects juridiques, le droit à l’image, diverses formalités administratives mais ça ne devrait pas prendre plus d’une heure ou deux. Si vous voulez bien me suivre ?
Je consultais du regard mes partenaires
– On pourrait se retrouver chez toi ? Donnes nous tes clés
Je devais faire une drôle de tête parce que Mel C cru bon d’ajouter avec un air mutin
– j’ai l’habitude des apparts de célibataires, on fermera les yeux si on tombe sur des trucs chelou .
Je ne sautais pas de joie à l’idée de laisser la bande envahir mon espace vital mais je n’avais clairement pas le choix.