Bask In The Sun by La Compagnie Du Kraft : A LA VIE A LA MER

La COMPAGNIE DU KRAFT mélange ses racines landaises au sable fin des plages basques pour proposer en collaboration avec BASK IN THE SUN, un carnet de voyage pour écrire ses mémoires de vacances ou pour s’évader en regardant le message de la couverture… En bleu navy uniquement parce qu’A LA VIE A LA MER.

A découvrir sur les sites respectifs des marques et chez quelques revendeurs triés sur le volet.

https://www.lacompagniedukraft.com/
http://baskinthesun.fr/

Bask in the Sun

Be yourself, everyone else is already taken – oscar Wilde – baskinthesun.fr

Bask in the Sun (qui peut se traduire par « lézarder au soleil »), c’est un habile double sens pour définir un label textile conçu les pieds dans l’eau au Pays Basque.

La marque affirme une identité dictée par le parcours atypique de son créateur entre une tradition familiale vieille de trois générations dédiée au tissage du lin et l’expérience du prêt-à-porter aux côtés de couturiers japonais.

C’est un focus sur la qualité et les belles matières, avec un sens aigu du détail qui vise à élever chaque création au rang du sur-mesure.

Le choix d’un savoir-faire « made in Europe » dans des ateliers français et portugais permet une réelle maîtrise du produit de sa conception à sa distribution. La sélection d’un coton d’origine biologique, certifié par le label international GOTS (Global Organic Textile Standard), donne l’assurance de produire un textile avec un impact écologique minimum et réalisé dans des conditions de travail respectueuses de la personne.

Bask in the Sun est une galerie textile qui mixe, illustrations, esquisses et photos réalisées chaque saison par des artistes invités (Greg Rabejac pour les photos de la collection 2013. Daniela Garreton, Anna Petrissans et le duo Kanardo pour les imprimés de la collection 2014).

Découvrez les premiers chapitres de « Double Vingt »

Découvrez les premiers chapitres de « Double Vingt »

PROLOGUE
C U When U Get There (Coolio feat. 40 Thevz)
« Le temps est la substance dont je suis fait. » – Jorge Luis Borges

La personnalité d’une demeure reflète l’essence de celui qui l’habite.
Au seuil de ce domaine s’étend un jardin, vaste, soigné, qui déploie ses charmes sous le ciel clair d’un après-midi de printemps. Le long des allées sinueuses bordées de fleurs aux couleurs vives, une espèce particulière attire notre œil, l’héliotrope, dont les têtes pourpres se tournent doucement pour suivre le soleil tout au long de la journée, symbole organique du mouvement perpétuel du temps. Telles des sentinelles du cycle diurne, elles nous guident vers une fastueuse demeure, dont les pierres, bercées par les éons, témoignent doucement des confidences de leurs occupants. Les hauts pignons et les fenêtres ogivales de l’habitation se dressent fièrement, encadrés par une porte d’entrée richement décorée, transition palpable entre le chaos du monde et l’ordre intérieur qui semble retenir son souffle, susurrant une invitation à franchir son seuil avec déférence.

Au-delà de l’entrée, chaque pas qui mène du hall au vaste bureau, où le maître des lieux ainsi que son invitée ont déjà pris place, résonne sur le parquet ancien. Ces pas sont parfois étouffés par de larges tapis turcs, aux motifs complexes et aux couleurs profondes, teintées de rouge, ocre et beige, créant un contraste avec le bois sombre du sol.

Les étagères, chargées de livres reliés de cuir, et les murs tapissés de portraits austères, surveillent silencieusement la pièce. Une grande fenêtre ouverte sur le jardin laisse s’infiltrer une lumière douce qui danse sur un somptueux bureau Empire du XIXème siècle, situé en son centre. Derrière ledit bureau, le vieil homme patiente, rassemble ses forces. Siégeant dans son fauteuil de cuir patiné par des années d’utilisation quasi continue, il émerge comme le dernier élément d’un tableau de l’école hollandaise minutieusement composé. Son regard, fixe et profond, semble absorber plus de lumière qu’il n’en réfléchit. Penché en avant avec effort, ses mains tremblantes sont légèrement posées sur ses genoux usés par le temps, fixant l’objet posé devant lui avec autant d’intensité qu’un orfèvre en train de tailler sa plus belle pièce. Son visage émacié arbore des rides sculptées par une vie de décisions cruciales et parfois douloureuses, témoignent de son inébranlable probité. De ses tempes dégarnies à son costume sur mesure, chaque détail reflète une présence imposante et réfléchie. Une autorité tranquille émane de lui, homme habitué à influencer le destin des autres. Gardien de vérités longtemps dissimulées. Ses lèvres fines sont désormais prêtes à révéler une confession unique, située aux interstices de la réalité.

« Mademoiselle, pensez-vous que votre « enregistreur » numérique soit vraiment en mesure de capturer les échos du passé ? », l’interroge-t-il, la voix teintée de l’importance du discours qu’il s’apprête à tenir. Les sourcils froncés, il reprend : « Nous devons vous prévenir d’un point essentiel : l’histoire que nous sommes sur le point de révéler transcende les limites du concevable et de la raison. Un récit tissé dans les ombres du temps, si extraordinaire et abyssal, que seule une oreille avertie et prête à remettre en question la réalité peut en comprendre la quintessence. Nous sommes sur le point de partager une vérité, une vérité qui, si vous l’écoutez attentivement, pourrait ébranler les fondements de tout ce que vous pensiez savoir. »

Véra, dont le charme et la jeunesse contrastent avec l’emphase de son interlocuteur, soutient son regard avec une patience mesurée. Ses yeux bleus, légèrement distraits, parcourent rapidement la pièce, s’imprègnent de l’ambiance surannée qui l’entoure. Elle ajuste machinalement son chignon et son attention glisse vers un gramophone discrètement placé à gauche du bureau, dont la surface impeccable luit sous la lumière filtrée, puis elle tourne légèrement la tête à droite, pour admirer une grande horloge au mécanisme complexe, parfaitement disposée entre deux bibliothèques, qui marque le temps avec une précision étonnamment silencieuse. Une petite fortune en salle des ventes, se dit-elle, impressionnée par la majesté de l’objet. Elle n’est pas là pour ça. Ne pas perdre de vue le rôle qui lui a été confié. Sa rédactrice en chef lui a intimé l’ordre de réaliser cet entretien. Un mail laconique, avec l’heure, le lieu et l’objet, sans plus de précisions. Malgré de multiples recherches, Véra n’a pas réussi à dénicher suffisamment d’informations sur son hôte pour préparer en amont l’interview. « Il va peut-être m’avouer que c’est lui qui a tué Kennedy, ou mieux encore, il a hébergé Dupont de Ligonnès. » Un fou rire monte dangereusement en elle. Elle sait qu’il a fait une carrière notable dans les affaires puis en politique, sans toutefois devenir une grande figure publique. Néanmoins, elle espère, sans trop y croire, que ce sujet sera son ticket pour s’échapper des chiens écrasés ou des brèves people qu’on lui refourgue habituellement. Peu importe en réalité, dans tous les cas, elle est payée et d’avance en plus ! C’est déjà ça. « Oui monsieur, tout fonctionne. Assurez-vous simplement de parler distinctement et à un rythme modéré. Elle ajuste délicatement le micro connecté à son MacBook dernière génération. Préférez-vous que je vous guide à travers vos souvenirs, ou souhaitez-vous plonger directement dans le vif du sujet ? »

Le vieil homme émet un rire rauque, interrompu par une série de quintes de toux qui semblent secouer son corps entier. « Oh, il y a bien plus à révéler que ce que vous ne pouvez encore imaginer mademoiselle, » dit-il avec un sourire malicieux. « Mais rassurez-vous, nous n’allons pas censurer notre propos, si c’est ce qui vous inquiète. Cependant, pour vraiment apprécier le récit, nous vous recommandons d’être attentive aux détails, d’écouter avec votre cœur plutôt qu’avec votre raison, et surtout, de ne pas commettre l’erreur de juger trop hâtivement. Demandez-vous toujours ce que vous auriez fait si vous aviez été à notre place. »

Tout en ajustant sa position dans le fauteuil aux motifs floraux hors d’âge dans lequel elle est assise, Véra prépare son bloc-notes, une manière élégante de remettre le discours sur les bons rails si le besoin s’en fait sentir. Un stickers à moitié effacé « It’s like rain on your wedding day » sur la couverture. Une relique personnelle qu’elle chérit et qui lui semble, dans le cas présent, plus adapté qu’un vulgaire clavier numérique.

Avec la permission de son hôte, qui a préalablement fait disposer, par son personnel de maison, sur le bureau divers rafraîchissements ainsi qu’une théière fumante, Véra se sert une tasse de thé au jasmin. La chaleur et l’arôme délicat du breuvage lui offrent le regain d’attention dont elle a besoin. Après un long soupir, le vieil homme ferme les yeux et canalise ses pensées, tel un maître yogi. Lorsqu’il commence à parler, sa voix est d’abord fragile, mais gagne peu à peu en force et en assurance à mesure que les souvenirs affluent. Bientôt, une autre voix semble prendre le relais, celle d’un homme qui a vécu mille vies, un conteur dont la véritable essence ne l’a jamais vraiment quitté. La bobine tourne, et le film commence.
« Bon voyage… » murmure-t-il, prêt à enfin se délester d’un secret trop longtemps enfoui.

CHAPITRE 1
« Yesterdays » (Guns n’ Roses)
“Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé.” – William Faulkner

La soirée du 3 avril 2024 s’étire paresseusement sur Bordeaux, enveloppant la ville d’une douce lumière crépusculaire. À ce moment de la journée, elle semble suspendue entre le jour et la nuit, promettant la fraîcheur du printemps et les soirées en terrasse. Dans un petit appartement du quartier historique, les murs en pierre de taille évoquent un héritage vivant, imprégné de l’esprit et du rythme d’une ville en constante évolution. Matthieu se tient debout, silhouette solitaire contre le cadre de la fenêtre, un verre de rosé bien frais à la main. Un air de Alanis Morissette, « You Learn », s’échappe de sa chaîne stéréo, tandis que l’écran de télévision diffuse silencieusement le résumé des matchs de foot de la semaine, mais la musique rock, habituellement si apaisante, peine à calmer ses pensées agitées.

De taille moyenne, tempes légèrement grisonnantes, ses yeux brillent par moments d’un éclat trompeur, surtout quand il se laisse aller comme maintenant à la mélancolie. Ce soir-là justement, la douleur lancinante de son genou, rappel constant d’un accident de ski, semble raviver les regrets tapis dans les recoins cachés de sa mémoire.

Matthieu a trouvé en Bordeaux son refuge, loin de l’éclat et du tumulte de la capitale depuis presque vingt ans déjà. Après son troisième burn out, il s’est mis à son compte dans le conseil. Jamais avare pour en donner, un peu plus pour en recevoir aurait pu être son crédo. L’avantage principal de son métier est de pouvoir composer son temps comme il l’entend, le revers de la médaille, un gros déficit en interactions sociales. Les applications de rencontre le découragent et il s’est dit après, quelques rendez-vous parfois chaotiques, que ce n’était définitivement pas pour lui. Au cours de sa vie, Matt a aimé beaucoup, énormément, à la folie. Mais ça se conjugue désormais au passé.

Julien, quant à lui, est un esprit libre. Un de ces rares adultes pour qui le temps ne semble pas imposer ses marques. Banquier de son état, il déborde, malgré la pression toujours plus forte, d’énergie et de vitalité, se déplace avec autant d’assurance que d’aisance, ce qui attire naturellement l’attention de la gent féminine, peut-être un petit peu moins aujourd’hui, il vieillit. Ses cheveux noirs, coupés court, encadrent un visage au teint hâlé, signe de ses nombreuses escapades en plein air. Ils se sont rencontrés des années auparavant. Des collègues du même âge, quarante-sept ans, qui ont franchi le cap de l’amitié. Unis par une passion commune, nostalgiques d’une époque révolue et des plaisirs de la vie, qui se raréfient sournoisement, sacrifiés à l’autel de la modernité factice.

Le match de ce soir, entre le Paris Saint Germain et le Stade Rennais, n’est pas qu’une simple distraction. Pour eux, c’est un rappel de leur jeunesse, époque bénie où chaque match est un événement, où les victoires et les défaites se vivent avec une intensité propre à la rareté. Lorsque Julien fait son entrée, son énergie contagieuse semble illuminer la pièce. Au même moment Deborah Dyer de Skunk Anansie scande avec ferveur son « Just because you feel good » comme une incantation, Matthieu demande à Alexa de se mettre en sourdine, la Playlist Spotify n’émet plus qu’une mélopée discrète. Vêtu d’un survêtement vintage Nike et de Jordan 3, il évoque l’image parfaite d’un fan des Bulls de Chicago de la grande époque de Michael Jordan. Qui se rappelle de George Eddy ?

Enhardi par son état de douce ébriété et poussé par une conviction propre à ceux qui pensent que la magie existe et que les frontières entre la fiction et la réalité sont plus minces qu’on ne le croit, il se tourne vers Julien, comme possédé « Imagine. Imagine que ce soit possible, qu’on remonte le fil du temps. Je sais, on n’est pas dans Retour vers le Futur mais admettons que nous ayons de nouveau 20 ans. On serait en quelle année, 1997 ? Mais on ne serait pas simplement jeunes… avec notre esprit d’aujourd’hui, notre savoir, nos connaissances, notre expérience. On aurait tous les choix et toutes les opportunités. Pas juste pour refaire les mêmes conneries, tu vois ? Mais… pour, je ne sais pas, faire mieux, vivre plus pleinement. » Il ne s’adresse plus à Julien. Ses mots sont destinés à l’univers lui-même, un vœu lancé dans l’obscurité.

Julien, séduit par l’idée, sourit, l’esprit déjà en train de vagabonder vers cette possibilité, il fanfaronne en citant des conquêtes ou des tentatives échouées « Valérie, Jennyfer, Clara » mais s’appesantit un peu plus au quatrième prénom « Marie », il reprend avec plus d’aplomb, « elles n’auraient aucune chance contre mon charme vieilli au fût de chêne ! » et pour preuve, il vide son verre cul-sec. Son rire brise le moment, plein de légèreté. « À nos 20 ans, alors ! Avec un peu de sagesse en bonus. » Ils trinquent, et ce geste simple scelle leur pacte silencieux.

Mais au-delà des rires, un désir plus profond les habite. Matthieu, livrant au ciel ses volutes de fumée empoisonnée, contemplant le crépuscule qui embrase le ciel, murmure presque pour lui-même et aux étoiles invisibles au-dessus de sa tête, son besoin d’une vie différente, riche de sens et d’aventures inédites, de réparation de préjudices jamais cicatrisés. Ils tiennent entre leurs mains, sans le savoir, leur billet pour une loterie bien particulière, un voyage à travers le temps.

Ils terminent de manger en silence. Le match de foot, pourtant à enjeu, n’intéresse plus. Un excellent repas italien, composé d’antipasti, de focaccia, d’arancini et d’un rosé de Provence en bonne quantité les a comblés d’aise. Chacun, le nez vissé sur son portable, navigue solitaire, au gré des applications aussi superficielles que nécessaires. Fil à la patte intergénérationnel. Quelque part entre les « pour toi » et les « suivis » de Matthieu, un TikTok, promettant une incantation pour exaucer les vœux retient son attention. D’abord effaré à l’idée d’une telle coïncidence, « je te jure, il n’y a pas de hasard, on est sur écoute », il est cependant intrigué. « et si cette fois c’était vrai ? » dit-il, un léger sourire moqueur aux lèvres. Julien s’efforce de retrouver le titre de films ou séries de leur jeunesse qui avaient traité du sujet : « The Ring » non, « Wishmaster » j’ai un doute, « Dangereuse Alliance » « Big », « Retour vers le futur » « Code Quantum » « C’était demain », la liste est longue avec des résultats parfois mitigés sur le plan artistique et scénaristique. « Non mais, les mecs nous prennent parfois pour des lapins de six semaines. C’est pas crédible ! »

Sous l’impulsion du vin et animés par un esprit de défi, Matthieu et Julien décident de tenter l’expérience de l’incantation. L’image de fond de la publication est un ensemble de symboles et de couleurs censées représenter la courbe du temps. Aucun like, aucun commentaire. En bas, à gauche un simple avertissement sibyllin : « Sort extrêmement puissant. Ne s’adresse qu’à ceux qui sont sûrs de s’engager dans la voie du temps. Fréquence basée sur la Résonance Quantique Temporelle. » … mais bien sûr !

Ensemble, ils prononcent les mots. La consigne est précise : répéter trois fois distinctement à voix haute : ‘ya, ikh viln es ya, ikh viln es ya, ikh viln es.’ Ils activent via Alexa la fréquence sonore préconisée par le mystérieux TikTok. Ils entendent une cacophonie de fréquences et de vibrations qui semble défier la réalité, créant une dissonance presque tangible dans l’air autour d’eux. À mesure qu’ils récitent l’incantation, les vibrations s’intensifient, transformant l’espace autour d’eux. Le son gronde, monte en crescendo, remplissant la pièce d’une énergie palpable, presque visuelle. Des ondes électromagnétiques pulsées tournoyent autour du smartphone, projetant des éclairs lumineux et des reflets spectraux qui dansent sur les murs. C’est comme si les barrières entre les époques commencent à s’estomper, laissant entrevoir un lien direct entre le présent et le passé.

Le silence qui suit est profond et total, un calme presque assourdissant après la tempête de sons et de lumières. Un instant suspendu, où tout semble possible, où la frontière entre l’imaginaire et le réel devient floue. Matthieu et Julien restent figés, le smartphone entre eux, vibrant d’une énergie résiduelle. Les anomalies visuelles sur l’écran s’intensifient, suggérant que quelque chose d’extraordinaire s’est produit.

Pourtant, malgré l’étrangeté de l’événement, ils haussent les épaules, mettant cela sur le compte d’une défaillance technique ou d’une mise à jour logicielle hasardeuse.

« Foutue technologie, » dit Julien, alors que Matthieu tente d’éteindre son téléphone chaud comme une poêle en plein service.

Le match de football, avec un score décevant de 1-0 pour Paris, se termine dans l’indifférence générale. ‘Match de merde,’ concluent-ils en chœur, inconscients que l’histoire se souviendra de cette soirée pour tout autre chose que le football.

Julien emprunte le chemin du retour, l’esprit noyé dans un brouillard alcoolisé, teinté d’une torpeur insidieuse qui le détache de la réalité. Il croit voir passer une DeLorean filant à toute allure. « Non mais n’importe quoi ! » Pendant ce temps, Matthieu, après avoir brièvement remis de l’ordre dans le salon, se prépare à affronter la nuit, le cœur serré à l’idée d’un lendemain sans surprises. La playlist Spotify réactivée automatiquement par Alexa, commence à jouer « Time » de Pink Floyd. « Alexa arrête ! » l’assistant vocal d’Amazon s’exécute sans broncher.

Ils succombent presque en même temps au sommeil. Rien, ni rêves ni cauchemars, n’aurait pu les préparer à la suite. Et pourtant, cette soirée en apparence anodine marque la fin de leur vie telle qu’ils l’ont toujours connue jusqu’alors. Le seuil d’un changement radical dont ils ont osé rêver sans pour autant y croire.

CHAPITRE 2 –
Time (Hootie & the Blowfish)
“Nous ne nous souvenons pas des jours, nous nous souvenons des instants.” – Cesare Pavese

Matthieu émerge des profondeurs de son sommeil dans un état de confusion profonde. Son lit, au matelas normalement adapté à la fragilité de ses lombaires, lui semble étrangement étriqué, beaucoup trop dur, comme si quelqu’un l’avait changé pendant la nuit. Tout en se retournant pour chercher sa meilleure position, il se débarrasse de cette pensée absurde, aussi rapidement qu’elle est venue. « Trop de rosé. » Autour de lui, la chambre baigne dans la quasi-pénombre, chaque objet lui apparaît comme altéré, presque méconnaissable. Une mélodie nostalgique s’élève doucement du radio-réveil Aïwa sur la table basse, appareil dont il s’est débarrassé dès l’avènement du smartphone au XXe siècle. Version radio, grésillante en mono, de « I’ll Be Missing You » de Puff Daddy, le haut-parleur a toujours été naze, se dit-il, ce qui n’a aucun sens, sauf dans un rêve particulièrement réaliste. Matthieu se tourne encore une fois et cette fois tombe nez à nez avec l’heure rougeoyante de l’affichage digital qui indique 8h20. « Putain de merde, c’est pas possible ! » Il se redresse d’un bond, comme frappé par la foudre ou piqué par des mouches noires hyper agressives, il s’agit d’une urgence vitale pour la pérennité de son entreprise. « Merde, merde, merde, j’ai rendez-vous à 9h00 avec les RH de Eco-Transcom ! » Il s’exprime à voix haute, plus pour lui-même que pour les murs qui ne répondent pas. Se lève avec précipitation, heurte maladroitement la table de nuit, jure contre ce mobilier soudainement intrusif. Tâtonnant à la recherche d’un interrupteur, la chambre est soudainement inondée d’une lumière crue qui le fait cligner des yeux. Face à lui, un miroir en pied, collé derrière la porte, lui renvoie une image, son image improbable et folle : Matthieu jeune, beaucoup plus jeune, comme si les années s’étaient évaporées pendant la nuit. Il écarquille démesurément les yeux, la bouche ouverte, en proie à un vertige émotionnel, comme un équilibriste unijambiste et sans filet à 30 mètres du sol. « Je suis mort ? C’est pas possible ! Un AVC ? Un prank, c’est juste un putain de prank » un coup monté par Julien après leur conversation d’hier. Il pivote sur lui-même « Non mais c’est sûr, se dit-il pour se rassurer, ils sont tous là, cachés avec leurs caméras à me filmer et je vais finir en pâture sur les réseaux. Bande d’enfoirés ! Ok les mecs, elle est bonne la blague, c’est bon, on arrête, j’espère que c’est bien payé ! » dit-il fébrilement avec une voix qui trahit la panique et qu’il a du mal à reconnaître. Le silence. Aucun bruit autre que celui de la tuyauterie et du réfrigérateur dans le salon cuisine ouverte de l’appartement qu’il a occupé de ses dix-neuf à vingt-cinq ans, à Puteaux (92), en région parisienne. Nu comme un ver, il court fébrilement à travers le salon en quête d’une preuve, d’un élément tangible capable de justifier ce qu’il se passe. Sur la table basse, parmi des cadavres de bouteilles de bière, cendriers remplis jusqu’à la gueule, papiers divers et variés, un exemplaire du journal « Le Monde » plié, fraîchement daté du 1er avril 1997. Ça ne s’invente pas.

En face de lui, encastrée dans une bibliothèque Billy d’Ikea, se trouve son ancienne télé Samsung, un monolithe de plastique et de verre qui fait plier l’étagère sous son poids. Elle est raccordée à un ampli stéréo et à un multi-lecteur CD Sony, entourée d’une PlayStation 1 et d’une Nintendo 64. Il n’y a plus de doute possible : Matthieu se sent comme dans un épisode de « Rick et Morty », propulsé de manière inexplicable dans son propre passé. À cette pensée surréaliste, inacceptable, il est saisi de peur, de solitude, de frissons, sans repères ni direction, à la merci d’un monde qui n’est plus le sien. Un mince filet d’urine chaude coule, en même temps que des larmes d’angoisse, le long de sa jambe. Il a vingt ans. Son rêve d’hier semble s’être réalisé. « Truc de malade », « dinguerie », « ouf peut-être », réel. Il a l’impression d’être victime d’une secousse hypnique mais réveillé.

Perdu, le cerveau et les membres en gelée, Matthieu rassemble le peu de courage qui lui reste, file sous la douche pensant que l’eau chaude lui permettra de réintégrer son époque, ce qui n’est pas le cas et en profite, en se séchant avec une serviette très douce (celles de son futur sont beaucoup plus rêches), pour se scruter, un peu plus attentivement de la tête aux pieds, avec une vue retrouvée : L’embonpoint, fidèle compagnon des dernières années, a laissé place à une silhouette mince et musclée. Là où il s’attend à trouver le témoignage de sa pilosité grisonnante, sa peau affiche une douceur juvénile, juste troublée par l’écho lointain d’une adolescence acnéique. Ses cheveux, aux abonnés absents depuis plus de quinze ans, se dressent sur son crâne avec une vigueur et une densité qu’il a oubliées avec beaucoup d’autres souvenirs de cet âge. Chaque inspiration est une bouffée de fraîcheur, un souffle purifié, libéré de vingt-sept années de nicotine, sensation aussi étrange qu’agréable. Son corps semble avoir été rebooté, remis à zéro. Les années de débauche et d’abandon aux excès en tous genres, effacées. Dans un élan instinctif, il se donne une claque, un mouvement rapide et précis pour mettre à l’épreuve cette réalité bouleversante. La morsure aiguë de la douleur sur sa joue est indéniable. « Aïe ! »

Étrange paradoxe : Ses pensées oscillent entre deux époques. Sa dernière soirée de 2024 « Est-ce que Julien a aussi fait le voyage ? Et comment le savoir si c’est le cas ? » et sa nouvelle présence au siècle dernier. Si ce n’est pas le fruit de son imagination et tout tend à prouver que c’est réel, il a vingt-sept ans d’avance sur l’humanité ! Son esprit d’homme de quarante-sept longues années, éprouvé par le savoir acquis avec le temps et les expériences accumulées, lutte pour s’adapter à cette réalité physique où tout lui semble possible en substance, mais où ses acquis n’existent, pour certains, pas encore. Il touche de nouveau sa peau, lisse, toujours aussi incrédule. « Oh putain !!! » Alanis chante Ironic : « Mr. Play It Safe was afraid to fly. He packed his suitcase and kissed his kids goodbye. He waited his whole damn life to take that flight. And as the plane crashed down he thought. Well isn’t this nice… », « C’est bien le moment ». Le quadra de vingt ans (il va avoir besoin d’un abonnement illimité chez le psychanalyste pour surmonter ce choc), en plus du reste, ne se sent pas totalement à l’aise dans cet appartement qui aurait dû être son sanctuaire. Chez lui et pourtant pas tout à fait. Ses murs renferment son quotidien, sa vie, ses histoires, vécues certes, mais dont les détails se sont estompés avec le temps, sensation à la fois intime et hostile, d’être son propre passager clandestin, un intrus à lui-même en quelque sorte.

La sonnerie stridente d’un téléphone portable Motorola StarTAC (le sien ? A priori oui, il habite seul déjà à l’époque), tranche net le fil de ses pensées, faisant monter en lui une nouvelle vague d’anxiété. « Benoit » Le nom, affiché en caractères noirs sur l’écran monochrome du vénérable appareil vintage, appelle. Avec précaution, il décroche, sa voix étranglée par l’incertitude.
« Oui ? » « Salut Matt, je suis là dans 5 minutes, tu es prêt ? ». Une tempête de merde se profile à l’horizon. Il serre les dents et essaie de se concentrer, vite. « Je faisais quoi en 97, bordel ? La fac de droit ? Malakoff », tout est flou, et on est quel jour ? Probablement jeudi. « Euh, je me dépêche ! » Matthieu aurait vendu un rein pour, dans l’ordre : un café, une clope, une bouteille de vodka, et surtout un iPhone 15 pro. Trop d’informations affluent en même temps. Il est en surchauffe. « Ok, je t’attends dans la voiture » lui répond son ami.

Mais comment s’habiller ? Matthieu ouvre la penderie (il n’y en a qu’une) et essaie d’analyser le contenu de sa garde-robe. Quelqu’un est passé faire le ménage là-dedans, tout est trop bien repassé et rangé. Une pensée atroce le submerge et l’arrête d’un coup, et s’il est victime d’une permutation cérébrale ? Le Matthieu de vingt ans dans son corps de quarante-sept ? Dans ce cas, il ne donne pas cher de ses maigres économies et il va s’en vouloir et se faire la gueule pendant un moment, on est plus proche du XL en 2024 que du S de 1997 niveau fringues…

En tout cas, il ne risque pas de commettre un anachronisme vestimentaire, tout est d’époque et d’actualité. Il ne s’attarde pas sur le costume dans sa housse de pressing, ni sur les chemises (trop long à mettre), enfile à la hâte un caleçon à fleurs, un Jeans noir « Levi’s » 501 taille 31 – 32 (il n’aurait même pas envisagé d’y passer une jambe aujourd’hui), des chaussettes « Burlington », un t-shirt blanc, manches longues, « Fruit of the Loom », un sweat à capuche bleu « Champion ». De toute façon, Matthieu compte s’éclipser rapidement de la fac. Il a besoin de réfléchir calmement et s’il est bien dans sa propre réalité et non pas dans un monde parallèle façon multiverse, ça n’aura aucune incidence désastreuse sur son futur. Son surnom est « l’intermittent du droit », mélange de fierté et de honte qu’il a toujours gardé dans un coin de sa tête. Plus connu pour ses absences que par ses résultats. En réalité, un écran de fumée pour masquer autre chose, mais il ne veut pas y penser maintenant. En revanche, retrouver sa fidèle paire de Nike Cortez qu’il a usée jusqu’à la corde cette année-là, lui apporte un petit shoot de réconfort, tout en regrettant de ne pas les avoir bichonnées. Il en va de même de cet appartement. Il jette un regard de dégout alentour. Quelle idée d’avoir de la moquette ? Avec le temps, il est devenu presque maniaque. 1997, c’était déjà la merde en France, mais pas la même. Se barrer dans le passé juste avant des élections, voilà en tout cas une putain de brillante idée. Il éclate de rire à cette pensée aussi incongrue que sa situation.

Il se ressaisit. Benoît va arriver. Matthieu s’empare instinctivement du sac à dos Eastpak qui doit vraisemblablement contenir ses cours. Abandonné sans ménagement dans l’entrée, preuve de son sérieux scolaire. Enfile un blouson « Carhartt » beige et tout en claquant la porte avec une force qu’il ne soupçonnait plus, n’a pas le temps de se dire, « merde les clés ». Heureusement pour lui, elles sont dans la poche droite de son blouson. Le portable émet une nouvelle vibration. Il l’a machinalement emporté avec lui, découvre au passage une carte bleue à son nom, un billet de 50 francs, des pièces, un paquet de « Winston » souple dans lequel il reste deux cigarettes et un briquet « Bic ».

Ne faisant confiance qu’à son intuition, il longe le couloir, trouve facilement l’ascenseur, au quatrième étage d’un immeuble moderne, aussi récent que propre, fonctionnel, sans aucun charme. Matthieu n’a pas de repères ou de souvenirs particuliers de ce logement, trop de déménagements pour une vie… Il espère néanmoins que des flashs mémoriels surgiront à sa rescousse pour le sauver. D’abord observer, se fondre dans l’environnement. C’est comme le jour où il a sympathisé avec un groupe de Reggae. Les gars adorables. Il a fumé avec eux une substance inconnue (et pourtant il en connaît un rayon) qui lui a causé un black-out de quatre jours. Il espère une issue différente cette fois. Matthieu doit faire semblant. Jouer le rôle de sa propre jeunesse sans se trahir. Tandis qu’il se précipite vers la porte de la résidence, un frisson d’appréhension lui parcourt l’échine. Ce sentiment de déracinement est exacerbé par la perspective d’interagir avec Ben, visage du passé dont il doit se souvenir, agir comme si les années n’ont pas filé, comme si la technologie et les sociétés n’ont pas évolué. Matthieu version double vingt est sur le point de plonger tête première dans une journée qui promet de bouleverser son existence, armé seulement de ses quarante-sept ans d’expérience pour naviguer dans cet espace-temps devenu soudainement son présent.

CHAPITRE 3
Time After Time (Cyndi Lauper)
“La nostalgie est une émotion fondamentale, c’est un peu comme si le passé accrochait le pied du présent.” – Milan Kundera

Cestas, 8h20. Caressée par les premiers souffles d’une douceur printanière, la bourgade s’éveille lentement, au chant des oiseaux et de la nature, enveloppée d’une lumière dorée qui semble embrasser délicatement les 21 degrés du petit matin. « Julien, réveille-toi », la voix de sa mère, douce mais insistante, traverse le voile du sommeil. Certainement un rêve. Il a quitté le domicile familial à vingt-cinq ans, est propriétaire de son appartement à Bordeaux, et habite à moins d’un quart d’heure de chez Matthieu. Il n’y a donc aucune raison valable pour être chez ses parents maintenant. À moins d’une téléportation. Il se retourne, à la recherche de sa position préférentielle. En RTT aujourd’hui, il compte bien commencer par une grasse matinée et ensuite ? il a sa petite idée. Julien sourit intérieurement en y pensant. « Oh Juju, t’écoute ta mère ? ». Là en revanche, ça devient beaucoup plus étrange. La voix bourrue, pleine de masculinité de son père n’aurait jamais peuplé ses songes. Il se redresse, toujours dans les vapes et sent qu’il est nu sous ses draps. Rare de sa part. Il hasarde « Ouais, j’ai entendu » au cas où. La porte se referme doucement. Il se redresse, s’étire, s’arrête net. Impossible. Ce n’est pas son corps. Du moins pas son corps de quarante-sept printemps. Il a beau s’entretenir régulièrement, avoir un excellent métabolisme, il n’est plus du tout dessiné comme cela. Julien ferme les yeux, les rouvre. Pareil. Rien n’a changé. Il se lève, se félicite de la qualité de son rêve, tout en essayant de garder son sang-froid et de se remémorer méthodiquement chaque étape de la soirée précédente. Chez Matthieu. Comme d’habitude, discussions de comptoir, souvenirs d’anciens combattants. Sympa. Très mauvais match du PSG. Décevant. Un peu de vin pour lui, un peu plus pour son pote. Ok. Bonne bouffe italienne. À refaire. Il s’est senti un peu patraque en rentrant, mais rien de bien méchant et s’est couché quasiment instantanément. Ça ne colle absolument pas avec ce réveil à la campagne. Sa chambre n’a pas changé, identique à celle de son jeune âge. Ça aussi, ça ne matche pas. Depuis son départ du domicile familial en 2002, sa mère a reconverti la pièce en buanderie. Cela a été l’objet d’une rare discussion animée avec ses parents. Il aurait voulu la conserver dans son jus, telle qu’elle est maintenant. Conforme à ce souvenir vivant. Alignée. À sa place. Livres, revues de sport, poster de Michael Jordan au mur. Son bureau en bois à tiroirs d’étudiant propre et net. Il se passe la main sur le visage. Plus de barbe. Il n’imagine pas ses géniteurs le raser pendant la nuit, ni le kidnapper pour le ramener dans la maison de Cestas. Absurde. Non, c’est forcément autre chose. Illogique, irrationnel, mais qui devient, de fait, envisageable sous peine de sombrer dans la folie. Son pragmatisme exacerbé reprend inexorablement le dessus. Un trait de caractère extrêmement fort chez lui.

Il plisse les yeux. Les rayons du soleil, audacieux explorateurs, se frayent un chemin à travers les volets entrebâillés, dansant sur les murs et le plafond en d’élégantes arabesques lumineuses accompagnée d’une bande son à jamais liée à cette période de son existence. “Hedonism” de Skunk Anansie (I hope you’re feeling happy now. I see you feel no pain at all, it seems. I wonder what you’re doin’ now…), que sa voisine de maison, Claire vingt-quatre ans, étudiante en Staps, très mignonne et sportive, écoute en boucle chaque matin d’Avril à Juin 1997. Julien s’assoit sur son lit. La lumière joue sur son visage, révélant ses traits rajeunis. Lorsque finalement ses yeux croisent son reflet dans le miroir encastré dans la porte de son armoire, le néo jeune homme ne se montre ni surpris, ni choqué. Il s’y est préparé mentalement. Et pourtant, il s’agit tout de même d’un miroir temporel où son image de vingt-sept ans plus jeune le défie du regard, répliquant chacun de ses gestes avec une précision énigmatique.

Pressé par la demande de sa mère, qu’il prend désormais très au sérieux, il enfile son bas de jogging « Le Coq Sportif », un t-shirt blanc basique, passe en trombe dans la salle de bain, se passe un coup d’eau sur ce visage retrouvé et descend dans la cuisine où l’odeur de pain fraîchement grillé se mêle au café corsé que boit toujours son père, assis en bout de table, tandis que sa mère termine la petite vaisselle. Elle l’accueille avec son sourire habituel, maternel, chaleureux, mais sans rides. Cela le trouble un peu plus. Autant il est presque facile d’accepter son propre rajeunissement mais celui de ses proches ? Il se demande même si ce n’est pas la première fois qu’il les voit tels qu’ils étaient. Pour lui, ce sont ses parents. Une voix. Une présence. Un lien de subordination. Il n’y a rien d’autre à interpréter ou à expliquer.

Son père, sans lever le nez de la table, lit son journal, plongé dans ses pensées. Mais au moment où Julien se sert une tasse de chocolat, faisant grésiller la radio qui diffuse « Time After Time » de Cyndi Lauper, Alejandro lève soudainement les yeux, une lueur d’étonnement passe dans son regard. Il note mentalement ce détail, un frisson d’inquiétude lui parcourt l’échine, mais il garde ses observations pour lui, préférant ne pas perturber le calme matinal de la cuisine familiale. Julien est trop absorbé par sa propre situation pour remarquer quoi que ce soit.

Comment être familièrement décalé ? Julien ne peut l’expliquer mais pourtant c’est ce qu’il ressent. D’un côté, il aurait préféré vivre ce moment à travers le prisme d’un écran, en simple spectateur, plutôt que comme un acteur à part entière mais chaque bouchée de pain et gorgée de son chocolat chaud est un délice. Le goût du vrai, du bon, du foyer. Il réalise que depuis vingt-sept ans, il n’est en quête que de cet instant. Toutes ses expériences, voyages, pour une bouchée de pain du matin de 97. Il aurait pu mourir maintenant, sa vie aurait été parfaite. « Tu rejoins Loïc et les autres chez le père de Stéphane et ensuite vous allez faire quoi ? », « Béa, fiche lui la paix, il est grand maintenant ! », Alejandro, figure paternelle héritée de l’Espagne de ses ancêtres n’aime pas qu’on fouille dans l’intimité de son fils. Il a confiance en lui et n’a pas eu à s’en plaindre jusqu’à présent. De bons résultats scolaires, des amis, solides et sportifs, de jolies jeunes filles à ses basques, aucun souci de discipline. Que demander de plus ? Ne pas avoir raison sur un point qui l’embarrasse depuis ce matin serait un grand réconfort. Il se lève, embrasse sa femme sur le front, une tape amicale sur l’épaule de Julien. Le fils unique du foyer anticipe la suite, Alejandro prend la Volkswagen Jetta lavée de fond en comble un dimanche sur deux, ouvre le portail en faisant attention de ne pas rayer le sol, se rend au siège de l’entreprise où il officie en tant que cadre administratif. Comme Julien ne s’est jamais senti directement concerné par sa situation professionnelle, il n’a aucune idée de son travail précis ni d’où il se trouve. Il sait simplement qu’Alejandro finit à 18h00 précises, du lundi au vendredi, jusqu’au week-end. Pour le déjeuner, il mange un sandwich au jambon ou une gamelle des restes de la veille, dans de très rares cas, un repas d’équipe au restaurant, mais sans vin ni dessert. Une pensée fugace traverse l’esprit de Julien, à peu de chose près, ils ont le même âge.

CHAPITRE 4
« Return of the Mack » (Mark Morrison)
“Les amis sont des compagnons de voyage, qui nous aident à avancer sur le chemin d’une vie plus heureuse.” Pythagore

Guidé plus par l’instinct que par une mémoire encore floue, Matthieu avance vers la Twingo verte, anomalie colorée dans le paysage urbain, clignotants en alerte comme des signaux de détresse amicaux. Au volant, Benoit, dont le sérieux du costume cravate contraste radicalement avec l’allure de Matthieu et sa capuche relevée dans sa hâte vestimentaire. S’engouffrant dans la voiture avec une aisance retrouvée, le jeune passager lance un regard malicieux à son chauffeur du jour, qui pour sa part, fronce les sourcils.
Tout en se frayant un chemin parmi la multitude de voitures coincées dans les embouteillages, le pilote parvient à enclencher son autoradio, façade amovible, lecteur cassettes-CD, le nec plus ultra. Trois notes et Matthieu se dandine comme au bon vieux temps. « Mo Money Mo Problems » de Notorious B.I.G. résonne, emportant Matthieu dans un tourbillon de souvenirs. « Mais ce classique, écoute-moi ça, une tuerie ! Dire que c’est un coup monté de Suge Knight et Puff Daddy », s’exclame-t-il, faisant un signe de gang avec ses doigts. Ben, par essence quelqu’un d’assez taiseux et réfléchi, est souvent sur la corde raide avec Matthieu. Comment lui dire qu’il débloque totalement sans qu’il ne le prenne mal ?
« Tu devrais écrire, tu sais, » suggère Benoit, manière élégante de donner son point de vue tout en sauvegardant sa sécurité. L’ancien quadra hurle de nouveau : « I’ll Be » de Foxy Brown feat. Jay-Z. « Dire que maintenant il est milliardaire, avec sa reine Beyoncé en mode classe et chef d’entreprise alors qu’à l’époque c’était juste un mac » « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » Matthieu ferme les yeux, et se maudit intérieurement de ne pas être capable de tenir sa langue. « Non, rien, c’est un rêve que j’ai fait, très chelou d’ailleurs. Ça y est, on est arrivés, cool ! » Ils émergent de la Twingo. Benoit impeccable, devance de quelques pas Matthieu qui se débat avec son sac à dos pour l’ajuster au mieux sur une épaule, le regard en alerte, scrutant le paysage universitaire. Il se sent dans « 21 Jump Street », ces vieux flics qui se font passer pour des étudiants et qui traquent les revendeurs de shit ou truands de la fac. Série avec Johnny Depp, film avec Jonah Hill. Pas mal. Son allure atypique pour le lieu attire quelques regards ; pourtant, loin d’être intimidé, il accueille cette attention avec une pointe d’amusement. « Go », se murmure-t-il, franchissant le seuil de la faculté, prêt à affronter cette journée aux contours encore indistincts.
Dans le flot des étudiants, il se meut avec une assurance retrouvée, bien décidé à embrasser ce retour inopiné dans le temps. Ben est légèrement inquiet, il n’a pas réussi à trouver la bonne formule ni le bon moment pour s’adresser à son ami qui a l’air encore plus déconnecté que d’habitude. Peut-être a-t-il découvert une nouvelle drogue ou abusé de celles qu’il connaît déjà ?
Benoit se signe intérieurement : « Tu te rappelles qu’on a le TD spécial aujourd’hui ? Le contrôle à l’oral ? » Matt ferme les yeux. Comment peut-il donner le change. Il est complètement perdu. « Euh oui, mais je pense que je vais me faire porter pâle, j’ai pas été bien cette nuit. Hyper bizarre. » « Des douleurs, à cause de ton ventre ? ». Il encaisse la question comme un uppercut, elle l’oblige à envisager des événements à venir particulièrement douloureux, qu’il s’est escrimé à fuir pendant de longues années. Le compte à rebours infernal est lancé, il lui reste moins d’un an avant que sa maladie ne se déclare totalement et que ça finisse avec une opération dont il garde encore des séquelles lourdes, enfin plus tard dans son futur présent. Déstabilisé par cette remarque et l’incongruité de la situation, le pré-quinquagénaire a pratiquement les larmes aux yeux. La journée promet d’être extrêmement longue et le risque est décidément partout, comme jonchée de mines anti personnelles à fragmentation. Ce qui l’inquiète le plus, c’est que ses principales qualités peuvent à tout moment se retourner contre lui : une culture trop étendue pour l’époque, l’art de la parole inadapté et surtout un culot hors norme qu’il a savamment cultivé au fil du temps, comme une marque de fabrique. Sans compter une évidence absolue. La faculté de droit, elle, n’a pas du tout changé. Ce qu’il a détesté alors ne lui plaît pas plus aujourd’hui. En vérité, il n’y a jamais vraiment repensé. Les relations qu’il a nouées pendant ses années d’études supérieures et qui ont résisté à l’épreuve du temps sont rares. On n’en reparle jamais. Sujet clos. Encombrant. Oblitéré. Relégué aux oubliettes. C’est comme ça que les souvenirs meurent. Sans photos. Sans anecdotes ou histoires qu’on se répète à longueur de retrouvailles. « T’as pas changé, qu’est-ce que tu deviens ? » On connaît tous la chanson. Sauf que dans ce cas précis, il s’est donné rendez-vous 27 ans avant. La colossale et inesthétique bâtisse abrite des centaines d’étudiants aux objectifs divers. Matthieu ne se rappelle d’ailleurs pas si c’est sa première année ou son redoublement. Info cruciale, parce qu’il n’est pas fâché avec les mêmes personnes et s’est réconcilié avec d’autres. Il pense furtivement à Julien qui doit, pendant ce temps, probablement vivre sa best life, si le sort a fonctionné pour lui aussi.
Au loin, il aperçoit son grand ami Omer avec qui il est encore en contact aujourd’hui, mais à première vue ils sont en froid à ce moment-là. Fichu caractère. Il essaiera de se réconcilier avec lui si d’aventure il reste en 97. Il n’en sait rien, c’est peut-être l’éternel jour de la marmotte, comme dans « Un jour sans fin », ou la mort à répétition de « Happy Birthdead ». Tous les jours le même jour, qui se répète inlassablement, jusqu’à réparation d’un préjudice qu’il est bien en peine de se figurer pour l’instant. Il efface cette pensée inutile pour se concentrer sur son présent. Pourquoi Omer est important ? C’est son ami et il apprécie sa présence, mais surtout il peut servir de boussole mémorielle pour survivre à ce Koh Lanta temporel. Ils se connaissent depuis le lycée, ont fait a minima les 400 coups ensemble. Pour Matthieu, Omer est désormais une cible à prioriser. Pris dans ses pensées, il n’entend pas les commentaires peu élogieux de certains cul-serrés sur son passage. Le seul habillé de cette façon c’est lui. Un peu trop avant-gardiste manifestement pour les futurs avocats. Bande de fachos ! Le TD va commencer. Il s’infiltre dans une grappe d’étudiants, visiblement de son âge, bien sous tous rapports, qui se préparent à l’épreuve en rappelant la manière dont elle va se dérouler. Répartis en groupes de cinq, ils seront soumis à un feu nourri de questions lancées à la cantonade, auxquelles chacun pourra répondre en prenant la parole, quitte à interrompre leurs camarades pour s’imposer par la force de la voix, et à l’instar d’une joute oratoire, il est écrit que seuls les plus éloquents ou les plus érudits se sortiront vivants de ce Battle Royale. Les débats de l’époque sont néanmoins encore emprunts de civilité et même de respect. Matthieu sourit, il pourrait renoncer, se trouver une excuse pour ne pas y participer, comme il l’a initialement prévu, mais le goût du combat est dorénavant ancré en lui. L’heure de la revanche a sonné et mettre tout le monde à genoux l’excite particulièrement. Disparu ce garçon affable qui s’accommodait du système et faisait semblant de s’en foutre pour amuser la galerie, ou par peur de réussir. Il a une nouvelle chance, avec d’excellents atouts en main.

CHAPITRE 5
« Return to Innocence » (Enigma)
“Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.” – Marcel Proust

Dès que Julien passe le seuil de la porte du domicile familial, un vent matinal le saisit, une fraîcheur revigorante qui l’arrache brusquement au confort du connu. Ses foulées résonnent sur les pavés des allées encore endormies, où chaque coin de rue réveille une réminiscence enfouie. Le monde semble immobile, suspendu dans une attente silencieuse, alors qu’il navigue entre des souvenirs fragmentés, tentant de recomposer l’image d’un passé qui lui échappe encore. Une question le hante, surgissant des brumes de l’aube : est-il encore l’homme qu’il a été, ou quelque chose d’entièrement nouveau ?
Dans ses souvenirs, Julien à vingt ans ne joue pas encore le rôle du séducteur qu’il s’est appliqué à devenir par la suite. Au contraire, on le voit comme un jeune homme posé qui préfère la contemplation de la nature à la conquête charnelle. Entre son cercle d’amis, l’affection rassurante de sa famille, les longues heures passées sur les bancs de la fac, et les évasions vers l’océan, il vit une jeunesse simple et sans prétention. Or, à mesure qu’il retraverse les rives du passé, certaines certitudes se teintent d’ombres et de lumières nouvelles. Introspection déstabilisante, faite de nuances dans son caractère, de traits de jeunesse qu’il a peut-être omis ou enjolivés, et cela le pousse à se questionner non seulement sur la véracité de ses souvenirs mais aussi sur les motivations sous-jacentes qui ont guidé ses choix. Ces réflexions révèlent un fossé croissant entre l’image idéalisée de sa jeunesse et la complexité émotionnelle de l’adulte qu’il est devenu. Cette dualité le tenaille, lui offrant à la fois une mélancolie pour ce qui a été et une curiosité pour redécouvrir qui il est vraiment.
Les façades des maisons individuelles sagement alignées sont baignées par la lumière dorée du soleil. En fond sonore continue, le discret murmure de la nature contribue à cette sensation d’émerveillement. C’est comme si, l’espace d’un instant, le temps s’est suspendu, offrant à Julien l’opportunité de redécouvrir son propre héritage sous un angle nouveau, riche de toutes les expériences acquises depuis vingt-sept ans. Avec une curiosité renouvelée et un cœur léger, Julien poursuit son chemin. Ce retour aux sources, loin d’être une simple régression dans le temps, s’annonce comme une exploration fascinante de ce que signifie vraiment être lui-même. C’est une invitation à redéfinir sa place dans le monde, armé de la sagesse de l’âge et de l’insouciance de la jeunesse. L’achat de L’Équipe à un bar tabac-presse fermé en 2004 faute de clients, achève de confirmer ce qu’il sait déjà : Jeudi 5 avril 1997.
Julien savoure cette opportunité inattendue, un cadeau du destin. Chaque pas qu’il fait, chaque sourire échangé avec les passants, devient une célébration de cette jeunesse retrouvée. Il se délecte de chaque instant, aspirant à revivre pleinement cette période, et peut-être, enfin, réaliser certains rêves laissés en suspens. Il a 20 ans. 20 ans ! Une énergie nouvelle anime ses mouvements, un éclat particulier illumine son regard. Une vieille dame, son cabas de courses à la main et un fichu sur la tête, s’arrête pour le regarder attentivement. Le sourire radieux de Julien est si contagieux qu’il semble illuminer son visage marqué par les années. Elle, qui a vécu huit décennies, ne peut s’empêcher de sourire en retour, comme témoin d’une joie pure qu’elle n’a pas vue depuis longtemps.
À travers le paysage contrasté du bourg, où la modernité effleure le traditionnel, Julien redécouvre son terrain de jeu d’antan. Chaque coin de rue, chaque maison lui raconte une histoire familière, une anecdote oubliée. Ici, à la croisée des chemins où il a grandi, tissant un lien indissoluble avec ce coin de Gironde. Les souvenirs affluent, peignant des tableaux de son adolescence libre et insouciante, d’escapades en forêt et de premiers émois au bord du bassin d’Arcachon. Sans la distraction constante de son smartphone, il redécouvre le plaisir simple de la marche, se réjouissant des paysages familiers défilant plus rapidement grâce à ses jambes retrouvées, il est enfin sur le point de se reconnecter avec lui-même loin du bourdonnement incessant du monde numérique.
Il est désormais temps d’envisager sa stratégie, mettre à profit les quelques minutes restantes avant de retrouver Loïc et les autres. Stéphane, Cyril, JF, Tonio. Il pèse méticuleusement le pour et le contre de sa situation actuelle. La sensation d’avoir été catapulté dans le passé avec une maturité et des expériences de son âge adulte le met face à un dilemme unique : comment utiliser cette connaissance acquise sans dénaturer l’essence même de ce que signifie avoir vingt ans ? C’est un cadeau du ciel de pouvoir faire les choses différemment, de ressaisir les opportunités manquées, mais aussi potentiellement un risque, de s’égarer dans les méandres de “ce qui aurait pu être”.
Alors qu’il approche de la maison de Loïc, un mélange de sentiments l’envahit, l’appréhension de sa réaction en voyant ses amis rajeunis, sans femmes ni enfants, la peur aussi de ne plus retrouver sa place. Ce retour aux sources est aussi un test, celui de pouvoir conjuguer son passé et son présent dans un équilibre précaire, celui de réapprendre à vivre avec une innocence perdue. Julien se sent tout de même à l’étroit chez ses parents. Autonome depuis ses 25 ans, le fait d’envisager de devoir de nouveau se plier aux règles de la maison, tout en jouant son rôle d’enfant, lui procure un sentiment qu’il pense étranger à son caractère. Plus. Il en veut plus, pas de façon démesurée ou incontrôlée mais de quoi se procurer le confort, l’indépendance et quelques objets vintage, notamment ceux qu’il a acquis parfois à grand prix, surtout ces dernières années et qu’il convoite dès maintenant. Dans sa chambre d’étudiant, par exemple, on y trouve que des éléments pratiques, utiles, fonctionnels. Pas de télévision, de console de jeu, de vêtements de marque ou de baskets à la mode. Il lui manque ces quelques petits riens matériels pour le combler. Julien a aussi son rêve américain. Chaque année depuis ses 30 ans, il part pendant quinze jours, un mois, parfois seul, parfois accompagné d’amis à la découverte du nouveau monde. Côte Est, Côte Ouest, contrées plus sauvages, matchs de basket, visite de parcs nationaux ou d’attractions, monuments. Il est totalement fasciné et en adoration pour le pays de la liberté où tout est possible pour n’importe qui. En attendant, il mentalise ses tâches prioritaires :
Liste 1 : Les filles : Celles qui l’intéressaient mais avec qui il n’a pas réussi à concrétiser. Celles qu’il a rencontrées à cette époque, mais connues bibliquement plus tard et surtout celle qui est la plus importante à ses yeux, son véritable amour de 1997 à 2000, Marie. Une sensation désagréable. Tout aurait dû se passer pour le mieux dans cette relation et pourtant ça n’a pas fonctionné, pourquoi ?
Liste 2 : Les copains de toujours : Loïc, Stéphane, JF, Tonio, Alex, va-t-il leur raconter d’où il vient et ce qu’ils sont devenus ?
Liste 3 : Les lieux : Cestas, Bordeaux, Faculté, Océan, Stade. Côte basque. Paris ?
Liste 4 : Moyens de communication : Minitel, téléphone fixe, téléphone portable à forfaits limités, ordinateur au début d’Internet.
Liste 5 : Moyens de locomotion : Voiture, Mobylette rangée dans la grange, vélo tout terrain, train, avion
Liste 6 : Ressources : 6500 Francs sur un livret jeune, petits boulots et cadeaux de la famille.
Objectifs : Trouver Matthieu. À l’évidence, il ne pourra pas rester éternellement dans cette situation sans lui et il est aussi curieux de savoir si ce qu’il a raconté sur son passé est vrai. En plus il est parisien, ce qui pourrait s’avérer utile, sans oublier la partie risque, les distorsions temporelles. En espérant d’ailleurs qu’il n’ait pas déjà provoqué des dégâts… Découvrir pourquoi et comment il est revenu dans le passé et si c’est réversible ou non. Influer le cas échéant sur sa situation. Investir, profiter de ses connaissances du futur pour améliorer sa condition…
Il s’arrête de réfléchir. La maison de Loïc est la même, mais plus blanche, moins marquée par les intempéries et l’usure. Autre point important à ajouter à la liste, il est incollable sur les résultats sportifs. Une petite voix intérieure lui murmure que ça pourrait s’avérer utile à un moment ou un autre… s’il reste en 97. Tout à coup, son sourire se mue en une moue dubitative. Est-ce que le processus est réversible ? Ce soir en se couchant, se réveillera-t-il le lendemain matin dans le futur, enfin dans son présent, à devoir reprendre le cours normal du temps ? Il doit profiter de cette journée à fond, juste au cas où.

CHAPITRE 6
I’m Gonna Be (500 Miles) (The Proclaimers)
“Nous sommes nos choix.” – Jean-Paul Sartre

Matthieu s’acclimate mal à la lumière blafarde des néons de la fac, qui jaunit les murs défraîchis. Il observe presque toutes les personnes présentes aux alentours et se remémore à peine quelques visages sans pouvoir les nommer. Il s’efforce de faire abstraction de leurs discussions sur le dernier épisode de “Buffy contre les vampires”, le peu de chances de la France de gagner la prochaine Coupe du Monde – s’ils savaient – et l’engouement toujours présent pour Nirvana et la musique grunge. Il repère parmi les étudiants les habituelles castes de narcissiques, drogués, angoissés, politisés, studieuses, ou pré-féministes, mais il n’a pas de temps à leur consacrer; il trouve plus utile de scanner les styles vestimentaires, expressions, attitudes en vogue et de perfectionner sa couverture.
Premier constat : il n’y a pas beaucoup de diversité ni de mixité, le langage n’est pas encore imprégné de rap et de street culture. Certains garçons viennent le saluer. Les filles lui font la bise. Il semble assez populaire. En tout cas, il ne passe pas inaperçu, et pas uniquement à cause de son accoutrement de banlieusard. Tout est confus dans ce couloir, alors qu’ils attendent une sorte de mise à mort orchestrée par un chargé de TD arrogant d’à peine la trentaine. Soudain, il se retourne et fait tomber involontairement une pile de livres des mains d’une jeune fille. Il ramasse rapidement les ouvrages tout en bougonnant, et le premier sentiment qu’il éprouve en se relevant est de sentir son cœur s’échapper littéralement de sa cage thoracique : Victoria. Il se souvient vaguement d’avoir eu le béguin pour elle. Non réciproque d’ailleurs, mais il attend un déclic, une vague de souvenirs qui pourrait le remettre dans le contexte. Rien ne vient.
« Tu ne peux pas faire attention ? » dit-elle, le rouge montant à ses joues. « On n’a pas idée de faire des couloirs aussi étroits, bordel ! » répond-il. « Ah d’accord, donc c’est de ma faute. Je dois être trop grosse ? » Manque de pot, Matthieu est passé maître dans l’art des répliques acerbes. « La lumière n’est pas très flatteuse non plus, » lance-t-il. Elle reste interdite quelques instants puis éclate de nouveau de rire. « Tu es vraiment unique. Au fait, » elle le détaille du regard. « Pas mal ton style. Tu avais des poubelles à jeter avant de venir en cours ? » « Je m’adapte à mon environnement. Hors de question de faire des efforts pour des grosses qui n’ont rien d’autre à faire que de promener des piles de livres dans des couloirs moins larges que leurs culs. » « En grande forme aujourd’hui ! On va voir ce que ça va donner au TD ! Nous passons ensemble avec Omer, Benoit et Coralie. » Matthieu ne réagit pas. Mais qui est encore cette Coralie ? Elle comprend sans mot dire qu’il ne sait pas de qui elle parle « Petite brune, lunettes, toujours au premier rang, 19 de moyenne. » « Ahhh oui, Coralie », fait-il, affichant un rictus forcé. Victoria le regarde d’une drôle de façon. « Encore des soucis avec ton ventre ? » Il se renfrogne. À se demander si ses problèmes de santé ne s’étalent pas en une du journal de la fac. À moins que… leur relation est peut-être plus intime qu’il ne l’avait supposé. À creuser. « Non, non ça va, merci. » Une voix impatiente résonne dans le couloir. « Groupe 8, c’est à vous. » « Allez, on y va ! » dit Victoria avec ferveur. Elle pose sa main sur son avant-bras. « Ça va bien se passer, ne t’inquiète pas. » À ce contact, il se sent immédiatement beaucoup plus calme, détendu, un frisson lui parcourt l’échine.
Le petit amphithéâtre est on ne peut plus standard, avec quelques travées, bureau, tableau traditionnel, micro fixe et rétroprojecteur. Coralie, suivie d’Omer, Ben, Victoria et Matthieu qui ferme la marche, s’installent au premier rang. Le chargé de TD, 1m85, costume Cerruti, mocassins Weston, ceinture Hermès, ressemble à n’importe quel homme politique de droite de l’époque, ou pire à un centriste. Fixant sa feuille, il semble prêt à commencer l’appel mais reste figé sur place en apercevant Matthieu. « Monsieur… » commence-t-il, s’adressant évidemment à Matthieu, « Dumas. Monsieur Dumas, » dit-il avec un air hautain et quelque peu maniéré, « je ne saurais tolérer une telle provocation. Votre accoutrement est complètement inapproprié et, si j’en crois les échos qui me sont parvenus, vous êtes non seulement coutumier du fait, mais aussi une source de troubles pour notre établissement. Qu’avez-vous à répondre à cela ? » Matthieu se lève, droit comme la justice, enleva son sweat à capuche, le posant à côté de lui.
« Monsieur, que dis-je, cher Maître, en premier lieu je tiens à présenter mes excuses à mes camarades ici présents. », il se tourne vers eux et incline la tête. « Je n’avais absolument aucune intention de me singulariser de la sorte, ni de porter atteinte à la respectabilité de la faculté. Il se trouve que j’ai été victime hier soir d’un cambriolage particulièrement odieux. Des individus cagoulés se sont introduits chez moi, m’ont ligoté sur une chaise et se sont emparés des maigres ressources et biens dont je dispose. Vous n’êtes pas sans savoir qu’une vague de crimes de ce type se déroule actuellement, » (Matthieu bluffe mais c’est crédible), « vivant en proche banlieue, je suis plus facilement exposé à ces individus sans foi ni loi, qui méprisent la justice des hommes et, pour certains, celle de Dieu qu’ils invoquent si ardemment. » Il lève les yeux au ciel. « Bien que choqué, heurté dans ma chair et mon intimité, j’ai fait le choix, certes contestable, de me présenter à vous ainsi vêtu afin de ne pas hypothéquer mes chances d’avenir, tandis que j’étais la victime de l’ignorance et du laxisme de l’éducation. Je ne minore pas mes actes précédents que vous avez rappelés devant mes camarades, me plongeant ainsi dans la gêne et la honte, mais victime de l’infamie, je me dois désormais de reprendre le cours de ma vie, supportant le poids de mon passé et les actes du présent. Monsieur, si vous le souhaitez, je quitterai à l’instant cette pièce, mais je vous en conjure, jugez mes camarades pour ce qu’ils sont et non pour s’être difficilement d’ailleurs, simplement accommodés de ma présence. » Matthieu reste debout, l’amphi plongé dans un silence circonspect. Le chargé de TD fait les cent pas, réfléchissant à la meilleure manière d’agir.
« Très bien, si ce que vous dites est vrai, ce dont je doute bien évidemment, je vous propose de répondre à cette question de cours, que vous n’aurez pas manqué de travailler malgré les turpitudes auxquelles vous faites allusion. » « Merci monsieur, » répond Matthieu. « Alors, Monsieur Dumas, que pouvez-vous nous dire de la règle de droit qui s’applique nécessairement à tous les citoyens français ? » Matthieu se lance dans un exposé clair, argumenté, nourri par des années de débats télévisés, de séries policières, de conversations et de quelques bribes de cours réactivés par le choc auquel il est soumis. Le chargé de TD s’approche jusqu’au premier rang, inspecte le banc, le bureau, cherche partout une éventuelle preuve de tricherie. Rien. « Monsieur Dumas, je dois admettre que votre réponse était intéressante et m’engage à vous laisser une deuxième chance. Maintenant que vous avez monopolisé l’attention, passons à vos camarades. »
Omer, Benjamin, Victoria, tous se regardent sans rien comprendre à ce qu’il vient de se passer. Matthieu, tête baissée, a le masque. Le sang afflue à sa tempe et ses mains tremblent. Il a quarante-sept ans et ce “petit connard” vient de l’humilier. Il s’en est bien sorti mais ce n’est que le début. Avec de l’argent, plus rien ni personne ne pourrait le traiter de la sorte.
Le chargé de TD lâche son os. Le sujet est encore plus simple que celui qu’il a donné à Matthieu, mais l’objectif est de les obliger à s’entretuer. Coralie, en véritable pitbull, tient le crachoir. Victoria alterne entre phases offensives et défensives, préparant ses répliques pour mieux surprendre son adversaire. Omer et Benjamin comptent les points. Après quelques minutes de bataille acharnée, dans laquelle Matthieu se garde d’intervenir, l’arbitre siffle la fin du match. Ils repartent sans savoir qui l’a emporté, mais pour Victoria cela ne fait aucun doute, c’est elle. Italienne par sa mère, et issue de la noblesse autrichienne par son père, elle n’est pas du genre à se laisser dominer. Blonde, yeux verts, teint d’albâtre, silhouette longiligne, 1m73 en talons. Matthieu a pensé pendant longtemps qu’il a plus de chances de faire un voyage dans le temps que de sortir avec elle. À peine sortis de la salle, elle se jette littéralement dans ses bras. « Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? J’ai eu si peur en t’entendant et alors, quel beau discours, tu as été brillant Matt, je suis tellement fière de toi, » dit-elle en effleurant tendrement sa joue. Omer, à la limite de l’apoplexie, le regarde en mimant de lourds sous-entendus. Benoit ne comprend rien et Coralie le félicite simplement, mais elle veut éclaircir certains points qui la chiffonnent encore « Matthieu bravo, c’était très bien. Je suis désolée de ce qu’il t’est arrivé, mais je n’ai pas bien saisi. Qui sont Saul Goodman, Annalise Keating et ‘Faites entrer l’accusé’ ? C’est bien ça ? » Il pourrait lui dire « Tu le sauras dans quelques années si tu regardes Amazon ou Netflix », mais il se contente de répondre : « J’ai dû mal prendre mes notes. Il me semblait pourtant que c’étaient des références dans le cours. » La laissant dans un état de perplexité avancé, tout en s’éloignant avec Victoria toujours accrochée à son bras. Elle s’arrête net. « Mince ! J’ai oublié mes livres dans la salle d’examen », dit-elle en l’embrassant à nouveau sur la joue. « À tout à l’heure ! » Matthieu n’aime pas trop la sensation qu’il ressent, cela ressemble beaucoup à un cas de conscience. Omer, qui fait une bonne tête de plus que lui, passe son bras de rugbyman par-dessus son épaule. « T’es mon idole. Tu vois il y a encore deux heures, j’aurais craché ou pissé sur ta tombe, mais là, je vais te payer une bière ! » Il est à peine 11h00 du matin.

CHAPITRE 7
Sympathy for the Devil (The Rolling Stones)
“Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.” – Pierre Corneille

En temps que sous directeur de la maison départementale de la recherche en radioastronomie, Alejandro était chargé de la gestion et de la coordination d’une équipe pluridisciplinaire. Personne ne lui avait jamais demandé ce que cela signifiait. Sa femme trouvait le salaire décent, les horaires acceptables, de plus il ne se plaignait jamais de son travail, l’étanchéité en sa vie privée et professionnelle était parfaite, si bien que Julien ne l’avait jamais questionné sur ce sujet. Quand on l’interrogeait sur la profession de son père, il répondait cadre ou sous directeur, pour sa mère il disait employée. Cela contentait la majorité des gens ou des administrations. La réalité était quelque peu différente. Alejandro avait été personnellement recruté 24 ans auparavant, par le directeur actuel du service, Timothée Sundial, après ses études d’ingénieur. Le profil particulier recherché par Sundial se résumait à trois qualités : Se taire. Ecouter. Observer. Le reste n’était que de la technique. Depuis ils travaillaient en étroite collaboration. Il collectait et compilait les données pour son patron. Qui l’aurait cru de toute façon, s’il avait raconté que sa tâche principale consistait à relever les traces de résonances temporelles à travers la France ? Même maintenant avec son expérience, il trouvait encore cela bizarre, à défaut d’autre mot. « Le voyage à travers le temps existe », Sundial n’avait pas tergiversé lors de leur premier entretien. Alejandro s’était contenté d’incuber l’information et cela avait suffit pour l’embaucher. A maintes reprises, il avait constaté que ce qui semblait impossible ou fou, au commun des mortels, faisait partie intégrante de son quotidien. Le père de Julien avait identifié et cartographié les localisations de dizaines de voyageurs, rédigé des notes, généré des statistiques, comparé les manifestations sur différentes périodes, fait la jonction avec les agents. Alejandro Carlos Garcia ne pariait pas, mais il avait l’intime conviction que son fils serait son prochain client. Restait à savoir maintenant de quelle époque il venait, combien de temps l’effet durerait et ce que cela impliquerait pour lui et sa famille. Malgré les avancées technologique et les différentes itérations, il n’était pas encore possible de déterminer l’année et l’âge de départ des sujets. Certains séjours duraient quelques minutes, ce qui ne provoquait qu’une simple impression de déjà-vu ou de flashbacks. D’autres en revanche étaient beaucoup plus longs ou marquants. En revanche, ce qu’il pressentait sans en connaître les tenants et aboutissants, c’est que son fils serait au centre de l’attention des Horlogers et des Chrono Libérateurs.
Sundial, d’une grande transparence, lui avait raconté les origines du département. Alejandro avait écouté attentivement, sans préjugés, interruptions ou questions inutiles. Établi depuis deux siècles, l’ordre des Horlogers avait pour mission principale de préserver l’équilibre fragile de l’espace-temps. Empêcher toute action susceptible de déstabiliser le continuum. Sacerdoce à l’origine de la haine que vouait Ariane Morin à l’organisation. Leur némésis. Son grand-père Louis, brillant scientifique avait quitté pendant quinze jours le confort de 1972 pour les affres de 1937. Les horlogers n’avaient pas eu d’autres choix, en application des règles de leur ordre, que de l’empêcher d’atteindre son but, tuer Adolf Hitler. Il s’en était sorti in extremis physiquement et avec l’intégralité de ses souvenirs. Ça l’avait rendu fou au point de renoncer à ses recherches scientifiques, de se couper de ses proches, à part sa petite fille qu’il considérait comme sa légataire, la seule capable de poursuivre son œuvre, il n’avait poursuivi qu’un seul objectif jusqu’à sa mort en 1988, créer un réseau de résistance capable de lutter contre les horloger et modifier le cours de l’histoire en cas de nécessité. Les chrono libérateurs. La motivation dont faisait preuve Ariane était à la fois personnelle et idéologique; Elle croyait comme son grand-père que l’humanité devait réécrire son destin pour éviter les erreurs du passé, quitte à supprimer les opposants.

Le jeu de la résonance temporelle venait à peine de commencer, et chaque joueur, qu’il en soit conscient ou non, avait un rôle crucial à jouer.

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VAMPIRE WEEKEND ::: We Come In Pieces – Remixes ::: « CRANBERRY » THE RUBY SUNS

VAMPIRE WEEKEND : Heros d’une nouvelle pop apatride et globale, les New-Yorkais recidivent avec l’exotique Contra, nourri de l’inventivite du post-punk autant que des plus riches musiques du monde. www.tsugi.fr

We Come In Pieces – Remixes – Basking in the success of their recent debut long player, My Favorite Robot AKA Jared Simms and Voytek Korab unleash a remix album graced by the great and the good of Canada’s burgeoning electronic music scene. My Favorite Robot – While My Guitar Gently Creeps (Jordan Dare Remix) cocomachete.com

« CRANBERRY », LE NOUVEAU SINGLE DE THE RUBY SUNS Un avant gout du nouvel album Fight Softly à paraitre le 1er mars FREE DOWNLOAD:  SPREAD THE WORLD! PSYCH-POP TROPICALE Les néo-zélandais The Ruby Suns, emmenés par l’excentrique Ryan McPhun, s’apprêtent à donner une suite plus électro au flamboyant « Sea Lion » paru en 2008.  Bientôt en concert en France Nouvel album : “Fight Softly” Sortie le 1er mars (Memphis Industries/ Pias) myspace.com

Découvrez les premiers chapitres de « Double Vingt »

Double 20

PROLOGUE
C U When U Get There (Coolio feat. 40 Thevz)
« Le temps est la substance dont je suis fait. » – Jorge Luis Borges

La personnalité d’une demeure reflète l’essence de celui qui l’habite.
Au seuil de ce domaine s’étend un jardin, vaste, soigné, qui déploie ses charmes sous le ciel clair d’un après-midi de printemps. Le long des allées sinueuses bordées de fleurs aux couleurs vives, une espèce particulière attire notre œil, l’héliotrope, dont les têtes pourpres se tournent doucement pour suivre le soleil tout au long de la journée, symbole organique du mouvement perpétuel du temps. Telles des sentinelles du cycle diurne, elles nous guident vers une fastueuse demeure, dont les pierres, bercées par les éons, témoignent doucement des confidences de leurs occupants. Les hauts pignons et les fenêtres ogivales de l’habitation se dressent fièrement, encadrés par une porte d’entrée richement décorée, transition palpable entre le chaos du monde et l’ordre intérieur qui semble retenir son souffle, susurrant une invitation à franchir son seuil avec déférence.

Au-delà de l’entrée, chaque pas qui mène du hall au vaste bureau, où le maître des lieux ainsi que son invitée ont déjà pris place, résonne sur le parquet ancien. Ces pas sont parfois étouffés par de larges tapis turcs, aux motifs complexes et aux couleurs profondes, teintées de rouge, ocre et beige, créant un contraste avec le bois sombre du sol.

Les étagères, chargées de livres reliés de cuir, et les murs tapissés de portraits austères, surveillent silencieusement la pièce. Une grande fenêtre ouverte sur le jardin laisse s’infiltrer une lumière douce qui danse sur un somptueux bureau Empire du XIXème siècle, situé en son centre. Derrière ledit bureau, le vieil homme patiente, rassemble ses forces. Siégeant dans son fauteuil de cuir patiné par des années d’utilisation quasi continue, il émerge comme le dernier élément d’un tableau de l’école hollandaise minutieusement composé. Son regard, fixe et profond, semble absorber plus de lumière qu’il n’en réfléchit. Penché en avant avec effort, ses mains tremblantes sont légèrement posées sur ses genoux usés par le temps, fixant l’objet posé devant lui avec autant d’intensité qu’un orfèvre en train de tailler sa plus belle pièce. Son visage émacié arbore des rides sculptées par une vie de décisions cruciales et parfois douloureuses, témoignent de son inébranlable probité. De ses tempes dégarnies à son costume sur mesure, chaque détail reflète une présence imposante et réfléchie. Une autorité tranquille émane de lui, homme habitué à influencer le destin des autres. Gardien de vérités longtemps dissimulées. Ses lèvres fines sont désormais prêtes à révéler une confession unique, située aux interstices de la réalité.

« Mademoiselle, pensez-vous que votre « enregistreur » numérique soit vraiment en mesure de capturer les échos du passé ? », l’interroge-t-il, la voix teintée de l’importance du discours qu’il s’apprête à tenir. Les sourcils froncés, il reprend : « Nous devons vous prévenir d’un point essentiel : l’histoire que nous sommes sur le point de révéler transcende les limites du concevable et de la raison. Un récit tissé dans les ombres du temps, si extraordinaire et abyssal, que seule une oreille avertie et prête à remettre en question la réalité peut en comprendre la quintessence. Nous sommes sur le point de partager une vérité, une vérité qui, si vous l’écoutez attentivement, pourrait ébranler les fondements de tout ce que vous pensiez savoir. »

Véra, dont le charme et la jeunesse contrastent avec l’emphase de son interlocuteur, soutient son regard avec une patience mesurée. Ses yeux bleus, légèrement distraits, parcourent rapidement la pièce, s’imprègnent de l’ambiance surannée qui l’entoure. Elle ajuste machinalement son chignon et son attention glisse vers un gramophone discrètement placé à gauche du bureau, dont la surface impeccable luit sous la lumière filtrée, puis elle tourne légèrement la tête à droite, pour admirer une grande horloge au mécanisme complexe, parfaitement disposée entre deux bibliothèques, qui marque le temps avec une précision étonnamment silencieuse. Une petite fortune en salle des ventes, se dit-elle, impressionnée par la majesté de l’objet. Elle n’est pas là pour ça. Ne pas perdre de vue le rôle qui lui a été confié. Sa rédactrice en chef lui a intimé l’ordre de réaliser cet entretien. Un mail laconique, avec l’heure, le lieu et l’objet, sans plus de précisions. Malgré de multiples recherches, Véra n’a pas réussi à dénicher suffisamment d’informations sur son hôte pour préparer en amont l’interview. « Il va peut-être m’avouer que c’est lui qui a tué Kennedy, ou mieux encore, il a hébergé Dupont de Ligonnès. » Un fou rire monte dangereusement en elle. Elle sait qu’il a fait une carrière notable dans les affaires puis en politique, sans toutefois devenir une grande figure publique. Néanmoins, elle espère, sans trop y croire, que ce sujet sera son ticket pour s’échapper des chiens écrasés ou des brèves people qu’on lui refourgue habituellement. Peu importe en réalité, dans tous les cas, elle est payée et d’avance en plus ! C’est déjà ça. « Oui monsieur, tout fonctionne. Assurez-vous simplement de parler distinctement et à un rythme modéré. Elle ajuste délicatement le micro connecté à son MacBook dernière génération. Préférez-vous que je vous guide à travers vos souvenirs, ou souhaitez-vous plonger directement dans le vif du sujet ? »

Le vieil homme émet un rire rauque, interrompu par une série de quintes de toux qui semblent secouer son corps entier. « Oh, il y a bien plus à révéler que ce que vous ne pouvez encore imaginer mademoiselle, » dit-il avec un sourire malicieux. « Mais rassurez-vous, nous n’allons pas censurer notre propos, si c’est ce qui vous inquiète. Cependant, pour vraiment apprécier le récit, nous vous recommandons d’être attentive aux détails, d’écouter avec votre cœur plutôt qu’avec votre raison, et surtout, de ne pas commettre l’erreur de juger trop hâtivement. Demandez-vous toujours ce que vous auriez fait si vous aviez été à notre place. »

Tout en ajustant sa position dans le fauteuil aux motifs floraux hors d’âge dans lequel elle est assise, Véra prépare son bloc-notes, une manière élégante de remettre le discours sur les bons rails si le besoin s’en fait sentir. Un stickers à moitié effacé « It’s like rain on your wedding day » sur la couverture. Une relique personnelle qu’elle chérit et qui lui semble, dans le cas présent, plus adapté qu’un vulgaire clavier numérique.

Avec la permission de son hôte, qui a préalablement fait disposer, par son personnel de maison, sur le bureau divers rafraîchissements ainsi qu’une théière fumante, Véra se sert une tasse de thé au jasmin. La chaleur et l’arôme délicat du breuvage lui offrent le regain d’attention dont elle a besoin. Après un long soupir, le vieil homme ferme les yeux et canalise ses pensées, tel un maître yogi. Lorsqu’il commence à parler, sa voix est d’abord fragile, mais gagne peu à peu en force et en assurance à mesure que les souvenirs affluent. Bientôt, une autre voix semble prendre le relais, celle d’un homme qui a vécu mille vies, un conteur dont la véritable essence ne l’a jamais vraiment quitté. La bobine tourne, et le film commence.
« Bon voyage… » murmure-t-il, prêt à enfin se délester d’un secret trop longtemps enfoui.

CHAPITRE 1
« Yesterdays » (Guns n’ Roses)
“Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé.” – William Faulkner

La soirée du 3 avril 2024 s’étire paresseusement sur Bordeaux, enveloppant la ville d’une douce lumière crépusculaire. À ce moment de la journée, elle semble suspendue entre le jour et la nuit, promettant la fraîcheur du printemps et les soirées en terrasse. Dans un petit appartement du quartier historique, les murs en pierre de taille évoquent un héritage vivant, imprégné de l’esprit et du rythme d’une ville en constante évolution. Matthieu se tient debout, silhouette solitaire contre le cadre de la fenêtre, un verre de rosé bien frais à la main. Un air de Alanis Morissette, « You Learn », s’échappe de sa chaîne stéréo, tandis que l’écran de télévision diffuse silencieusement le résumé des matchs de foot de la semaine, mais la musique rock, habituellement si apaisante, peine à calmer ses pensées agitées.

De taille moyenne, tempes légèrement grisonnantes, ses yeux brillent par moments d’un éclat trompeur, surtout quand il se laisse aller comme maintenant à la mélancolie. Ce soir-là justement, la douleur lancinante de son genou, rappel constant d’un accident de ski, semble raviver les regrets tapis dans les recoins cachés de sa mémoire.

Matthieu a trouvé en Bordeaux son refuge, loin de l’éclat et du tumulte de la capitale depuis presque vingt ans déjà. Après son troisième burn out, il s’est mis à son compte dans le conseil. Jamais avare pour en donner, un peu plus pour en recevoir aurait pu être son crédo. L’avantage principal de son métier est de pouvoir composer son temps comme il l’entend, le revers de la médaille, un gros déficit en interactions sociales. Les applications de rencontre le découragent et il s’est dit après, quelques rendez-vous parfois chaotiques, que ce n’était définitivement pas pour lui. Au cours de sa vie, Matt a aimé beaucoup, énormément, à la folie. Mais ça se conjugue désormais au passé.

Julien, quant à lui, est un esprit libre. Un de ces rares adultes pour qui le temps ne semble pas imposer ses marques. Banquier de son état, il déborde, malgré la pression toujours plus forte, d’énergie et de vitalité, se déplace avec autant d’assurance que d’aisance, ce qui attire naturellement l’attention de la gent féminine, peut-être un petit peu moins aujourd’hui, il vieillit. Ses cheveux noirs, coupés court, encadrent un visage au teint hâlé, signe de ses nombreuses escapades en plein air. Ils se sont rencontrés des années auparavant. Des collègues du même âge, quarante-sept ans, qui ont franchi le cap de l’amitié. Unis par une passion commune, nostalgiques d’une époque révolue et des plaisirs de la vie, qui se raréfient sournoisement, sacrifiés à l’autel de la modernité factice.

Le match de ce soir, entre le Paris Saint Germain et le Stade Rennais, n’est pas qu’une simple distraction. Pour eux, c’est un rappel de leur jeunesse, époque bénie où chaque match est un événement, où les victoires et les défaites se vivent avec une intensité propre à la rareté. Lorsque Julien fait son entrée, son énergie contagieuse semble illuminer la pièce. Au même moment Deborah Dyer de Skunk Anansie scande avec ferveur son « Just because you feel good » comme une incantation, Matthieu demande à Alexa de se mettre en sourdine, la Playlist Spotify n’émet plus qu’une mélopée discrète. Vêtu d’un survêtement vintage Nike et de Jordan 3, il évoque l’image parfaite d’un fan des Bulls de Chicago de la grande époque de Michael Jordan. Qui se rappelle de George Eddy ?

Enhardi par son état de douce ébriété et poussé par une conviction propre à ceux qui pensent que la magie existe et que les frontières entre la fiction et la réalité sont plus minces qu’on ne le croit, il se tourne vers Julien, comme possédé « Imagine. Imagine que ce soit possible, qu’on remonte le fil du temps. Je sais, on n’est pas dans Retour vers le Futur mais admettons que nous ayons de nouveau 20 ans. On serait en quelle année, 1997 ? Mais on ne serait pas simplement jeunes… avec notre esprit d’aujourd’hui, notre savoir, nos connaissances, notre expérience. On aurait tous les choix et toutes les opportunités. Pas juste pour refaire les mêmes conneries, tu vois ? Mais… pour, je ne sais pas, faire mieux, vivre plus pleinement. » Il ne s’adresse plus à Julien. Ses mots sont destinés à l’univers lui-même, un vœu lancé dans l’obscurité.

Julien, séduit par l’idée, sourit, l’esprit déjà en train de vagabonder vers cette possibilité, il fanfaronne en citant des conquêtes ou des tentatives échouées « Valérie, Jennyfer, Clara » mais s’appesantit un peu plus au quatrième prénom « Marie », il reprend avec plus d’aplomb, « elles n’auraient aucune chance contre mon charme vieilli au fût de chêne ! » et pour preuve, il vide son verre cul-sec. Son rire brise le moment, plein de légèreté. « À nos 20 ans, alors ! Avec un peu de sagesse en bonus. » Ils trinquent, et ce geste simple scelle leur pacte silencieux.

Mais au-delà des rires, un désir plus profond les habite. Matthieu, livrant au ciel ses volutes de fumée empoisonnée, contemplant le crépuscule qui embrase le ciel, murmure presque pour lui-même et aux étoiles invisibles au-dessus de sa tête, son besoin d’une vie différente, riche de sens et d’aventures inédites, de réparation de préjudices jamais cicatrisés. Ils tiennent entre leurs mains, sans le savoir, leur billet pour une loterie bien particulière, un voyage à travers le temps.

Ils terminent de manger en silence. Le match de foot, pourtant à enjeu, n’intéresse plus. Un excellent repas italien, composé d’antipasti, de focaccia, d’arancini et d’un rosé de Provence en bonne quantité les a comblés d’aise. Chacun, le nez vissé sur son portable, navigue solitaire, au gré des applications aussi superficielles que nécessaires. Fil à la patte intergénérationnel. Quelque part entre les « pour toi » et les « suivis » de Matthieu, un TikTok, promettant une incantation pour exaucer les vœux retient son attention. D’abord effaré à l’idée d’une telle coïncidence, « je te jure, il n’y a pas de hasard, on est sur écoute », il est cependant intrigué. « et si cette fois c’était vrai ? » dit-il, un léger sourire moqueur aux lèvres. Julien s’efforce de retrouver le titre de films ou séries de leur jeunesse qui avaient traité du sujet : « The Ring » non, « Wishmaster » j’ai un doute, « Dangereuse Alliance » « Big », « Retour vers le futur » « Code Quantum » « C’était demain », la liste est longue avec des résultats parfois mitigés sur le plan artistique et scénaristique. « Non mais, les mecs nous prennent parfois pour des lapins de six semaines. C’est pas crédible ! »

Sous l’impulsion du vin et animés par un esprit de défi, Matthieu et Julien décident de tenter l’expérience de l’incantation. L’image de fond de la publication est un ensemble de symboles et de couleurs censées représenter la courbe du temps. Aucun like, aucun commentaire. En bas, à gauche un simple avertissement sibyllin : « Sort extrêmement puissant. Ne s’adresse qu’à ceux qui sont sûrs de s’engager dans la voie du temps. Fréquence basée sur la Résonance Quantique Temporelle. » … mais bien sûr !

Ensemble, ils prononcent les mots. La consigne est précise : répéter trois fois distinctement à voix haute : ‘ya, ikh viln es ya, ikh viln es ya, ikh viln es.’ Ils activent via Alexa la fréquence sonore préconisée par le mystérieux TikTok. Ils entendent une cacophonie de fréquences et de vibrations qui semble défier la réalité, créant une dissonance presque tangible dans l’air autour d’eux. À mesure qu’ils récitent l’incantation, les vibrations s’intensifient, transformant l’espace autour d’eux. Le son gronde, monte en crescendo, remplissant la pièce d’une énergie palpable, presque visuelle. Des ondes électromagnétiques pulsées tournoyent autour du smartphone, projetant des éclairs lumineux et des reflets spectraux qui dansent sur les murs. C’est comme si les barrières entre les époques commencent à s’estomper, laissant entrevoir un lien direct entre le présent et le passé.

Le silence qui suit est profond et total, un calme presque assourdissant après la tempête de sons et de lumières. Un instant suspendu, où tout semble possible, où la frontière entre l’imaginaire et le réel devient floue. Matthieu et Julien restent figés, le smartphone entre eux, vibrant d’une énergie résiduelle. Les anomalies visuelles sur l’écran s’intensifient, suggérant que quelque chose d’extraordinaire s’est produit.

Pourtant, malgré l’étrangeté de l’événement, ils haussent les épaules, mettant cela sur le compte d’une défaillance technique ou d’une mise à jour logicielle hasardeuse.

« Foutue technologie, » dit Julien, alors que Matthieu tente d’éteindre son téléphone chaud comme une poêle en plein service.

Le match de football, avec un score décevant de 1-0 pour Paris, se termine dans l’indifférence générale. ‘Match de merde,’ concluent-ils en chœur, inconscients que l’histoire se souviendra de cette soirée pour tout autre chose que le football.

Julien emprunte le chemin du retour, l’esprit noyé dans un brouillard alcoolisé, teinté d’une torpeur insidieuse qui le détache de la réalité. Il croit voir passer une DeLorean filant à toute allure. « Non mais n’importe quoi ! » Pendant ce temps, Matthieu, après avoir brièvement remis de l’ordre dans le salon, se prépare à affronter la nuit, le cœur serré à l’idée d’un lendemain sans surprises. La playlist Spotify réactivée automatiquement par Alexa, commence à jouer « Time » de Pink Floyd. « Alexa arrête ! » l’assistant vocal d’Amazon s’exécute sans broncher.

Ils succombent presque en même temps au sommeil. Rien, ni rêves ni cauchemars, n’aurait pu les préparer à la suite. Et pourtant, cette soirée en apparence anodine marque la fin de leur vie telle qu’ils l’ont toujours connue jusqu’alors. Le seuil d’un changement radical dont ils ont osé rêver sans pour autant y croire.

CHAPITRE 2 –
Time (Hootie & the Blowfish)
“Nous ne nous souvenons pas des jours, nous nous souvenons des instants.” – Cesare Pavese

Matthieu émerge des profondeurs de son sommeil dans un état de confusion profonde. Son lit, au matelas normalement adapté à la fragilité de ses lombaires, lui semble étrangement étriqué, beaucoup trop dur, comme si quelqu’un l’avait changé pendant la nuit. Tout en se retournant pour chercher sa meilleure position, il se débarrasse de cette pensée absurde, aussi rapidement qu’elle est venue. « Trop de rosé. » Autour de lui, la chambre baigne dans la quasi-pénombre, chaque objet lui apparaît comme altéré, presque méconnaissable. Une mélodie nostalgique s’élève doucement du radio-réveil Aïwa sur la table basse, appareil dont il s’est débarrassé dès l’avènement du smartphone au XXe siècle. Version radio, grésillante en mono, de « I’ll Be Missing You » de Puff Daddy, le haut-parleur a toujours été naze, se dit-il, ce qui n’a aucun sens, sauf dans un rêve particulièrement réaliste. Matthieu se tourne encore une fois et cette fois tombe nez à nez avec l’heure rougeoyante de l’affichage digital qui indique 8h20. « Putain de merde, c’est pas possible ! » Il se redresse d’un bond, comme frappé par la foudre ou piqué par des mouches noires hyper agressives, il s’agit d’une urgence vitale pour la pérennité de son entreprise. « Merde, merde, merde, j’ai rendez-vous à 9h00 avec les RH de Eco-Transcom ! » Il s’exprime à voix haute, plus pour lui-même que pour les murs qui ne répondent pas. Se lève avec précipitation, heurte maladroitement la table de nuit, jure contre ce mobilier soudainement intrusif. Tâtonnant à la recherche d’un interrupteur, la chambre est soudainement inondée d’une lumière crue qui le fait cligner des yeux. Face à lui, un miroir en pied, collé derrière la porte, lui renvoie une image, son image improbable et folle : Matthieu jeune, beaucoup plus jeune, comme si les années s’étaient évaporées pendant la nuit. Il écarquille démesurément les yeux, la bouche ouverte, en proie à un vertige émotionnel, comme un équilibriste unijambiste et sans filet à 30 mètres du sol. « Je suis mort ? C’est pas possible ! Un AVC ? Un prank, c’est juste un putain de prank » un coup monté par Julien après leur conversation d’hier. Il pivote sur lui-même « Non mais c’est sûr, se dit-il pour se rassurer, ils sont tous là, cachés avec leurs caméras à me filmer et je vais finir en pâture sur les réseaux. Bande d’enfoirés ! Ok les mecs, elle est bonne la blague, c’est bon, on arrête, j’espère que c’est bien payé ! » dit-il fébrilement avec une voix qui trahit la panique et qu’il a du mal à reconnaître. Le silence. Aucun bruit autre que celui de la tuyauterie et du réfrigérateur dans le salon cuisine ouverte de l’appartement qu’il a occupé de ses dix-neuf à vingt-cinq ans, à Puteaux (92), en région parisienne. Nu comme un ver, il court fébrilement à travers le salon en quête d’une preuve, d’un élément tangible capable de justifier ce qu’il se passe. Sur la table basse, parmi des cadavres de bouteilles de bière, cendriers remplis jusqu’à la gueule, papiers divers et variés, un exemplaire du journal « Le Monde » plié, fraîchement daté du 1er avril 1997. Ça ne s’invente pas.

En face de lui, encastrée dans une bibliothèque Billy d’Ikea, se trouve son ancienne télé Samsung, un monolithe de plastique et de verre qui fait plier l’étagère sous son poids. Elle est raccordée à un ampli stéréo et à un multi-lecteur CD Sony, entourée d’une PlayStation 1 et d’une Nintendo 64. Il n’y a plus de doute possible : Matthieu se sent comme dans un épisode de « Rick et Morty », propulsé de manière inexplicable dans son propre passé. À cette pensée surréaliste, inacceptable, il est saisi de peur, de solitude, de frissons, sans repères ni direction, à la merci d’un monde qui n’est plus le sien. Un mince filet d’urine chaude coule, en même temps que des larmes d’angoisse, le long de sa jambe. Il a vingt ans. Son rêve d’hier semble s’être réalisé. « Truc de malade », « dinguerie », « ouf peut-être », réel. Il a l’impression d’être victime d’une secousse hypnique mais réveillé.

Perdu, le cerveau et les membres en gelée, Matthieu rassemble le peu de courage qui lui reste, file sous la douche pensant que l’eau chaude lui permettra de réintégrer son époque, ce qui n’est pas le cas et en profite, en se séchant avec une serviette très douce (celles de son futur sont beaucoup plus rêches), pour se scruter, un peu plus attentivement de la tête aux pieds, avec une vue retrouvée : L’embonpoint, fidèle compagnon des dernières années, a laissé place à une silhouette mince et musclée. Là où il s’attend à trouver le témoignage de sa pilosité grisonnante, sa peau affiche une douceur juvénile, juste troublée par l’écho lointain d’une adolescence acnéique. Ses cheveux, aux abonnés absents depuis plus de quinze ans, se dressent sur son crâne avec une vigueur et une densité qu’il a oubliées avec beaucoup d’autres souvenirs de cet âge. Chaque inspiration est une bouffée de fraîcheur, un souffle purifié, libéré de vingt-sept années de nicotine, sensation aussi étrange qu’agréable. Son corps semble avoir été rebooté, remis à zéro. Les années de débauche et d’abandon aux excès en tous genres, effacées. Dans un élan instinctif, il se donne une claque, un mouvement rapide et précis pour mettre à l’épreuve cette réalité bouleversante. La morsure aiguë de la douleur sur sa joue est indéniable. « Aïe ! »

Étrange paradoxe : Ses pensées oscillent entre deux époques. Sa dernière soirée de 2024 « Est-ce que Julien a aussi fait le voyage ? Et comment le savoir si c’est le cas ? » et sa nouvelle présence au siècle dernier. Si ce n’est pas le fruit de son imagination et tout tend à prouver que c’est réel, il a vingt-sept ans d’avance sur l’humanité ! Son esprit d’homme de quarante-sept longues années, éprouvé par le savoir acquis avec le temps et les expériences accumulées, lutte pour s’adapter à cette réalité physique où tout lui semble possible en substance, mais où ses acquis n’existent, pour certains, pas encore. Il touche de nouveau sa peau, lisse, toujours aussi incrédule. « Oh putain !!! » Alanis chante Ironic : « Mr. Play It Safe was afraid to fly. He packed his suitcase and kissed his kids goodbye. He waited his whole damn life to take that flight. And as the plane crashed down he thought. Well isn’t this nice… », « C’est bien le moment ». Le quadra de vingt ans (il va avoir besoin d’un abonnement illimité chez le psychanalyste pour surmonter ce choc), en plus du reste, ne se sent pas totalement à l’aise dans cet appartement qui aurait dû être son sanctuaire. Chez lui et pourtant pas tout à fait. Ses murs renferment son quotidien, sa vie, ses histoires, vécues certes, mais dont les détails se sont estompés avec le temps, sensation à la fois intime et hostile, d’être son propre passager clandestin, un intrus à lui-même en quelque sorte.

La sonnerie stridente d’un téléphone portable Motorola StarTAC (le sien ? A priori oui, il habite seul déjà à l’époque), tranche net le fil de ses pensées, faisant monter en lui une nouvelle vague d’anxiété. « Benoit » Le nom, affiché en caractères noirs sur l’écran monochrome du vénérable appareil vintage, appelle. Avec précaution, il décroche, sa voix étranglée par l’incertitude.
« Oui ? » « Salut Matt, je suis là dans 5 minutes, tu es prêt ? ». Une tempête de merde se profile à l’horizon. Il serre les dents et essaie de se concentrer, vite. « Je faisais quoi en 97, bordel ? La fac de droit ? Malakoff », tout est flou, et on est quel jour ? Probablement jeudi. « Euh, je me dépêche ! » Matthieu aurait vendu un rein pour, dans l’ordre : un café, une clope, une bouteille de vodka, et surtout un iPhone 15 pro. Trop d’informations affluent en même temps. Il est en surchauffe. « Ok, je t’attends dans la voiture » lui répond son ami.

Mais comment s’habiller ? Matthieu ouvre la penderie (il n’y en a qu’une) et essaie d’analyser le contenu de sa garde-robe. Quelqu’un est passé faire le ménage là-dedans, tout est trop bien repassé et rangé. Une pensée atroce le submerge et l’arrête d’un coup, et s’il est victime d’une permutation cérébrale ? Le Matthieu de vingt ans dans son corps de quarante-sept ? Dans ce cas, il ne donne pas cher de ses maigres économies et il va s’en vouloir et se faire la gueule pendant un moment, on est plus proche du XL en 2024 que du S de 1997 niveau fringues…

En tout cas, il ne risque pas de commettre un anachronisme vestimentaire, tout est d’époque et d’actualité. Il ne s’attarde pas sur le costume dans sa housse de pressing, ni sur les chemises (trop long à mettre), enfile à la hâte un caleçon à fleurs, un Jeans noir « Levi’s » 501 taille 31 – 32 (il n’aurait même pas envisagé d’y passer une jambe aujourd’hui), des chaussettes « Burlington », un t-shirt blanc, manches longues, « Fruit of the Loom », un sweat à capuche bleu « Champion ». De toute façon, Matthieu compte s’éclipser rapidement de la fac. Il a besoin de réfléchir calmement et s’il est bien dans sa propre réalité et non pas dans un monde parallèle façon multiverse, ça n’aura aucune incidence désastreuse sur son futur. Son surnom est « l’intermittent du droit », mélange de fierté et de honte qu’il a toujours gardé dans un coin de sa tête. Plus connu pour ses absences que par ses résultats. En réalité, un écran de fumée pour masquer autre chose, mais il ne veut pas y penser maintenant. En revanche, retrouver sa fidèle paire de Nike Cortez qu’il a usée jusqu’à la corde cette année-là, lui apporte un petit shoot de réconfort, tout en regrettant de ne pas les avoir bichonnées. Il en va de même de cet appartement. Il jette un regard de dégout alentour. Quelle idée d’avoir de la moquette ? Avec le temps, il est devenu presque maniaque. 1997, c’était déjà la merde en France, mais pas la même. Se barrer dans le passé juste avant des élections, voilà en tout cas une putain de brillante idée. Il éclate de rire à cette pensée aussi incongrue que sa situation.

Il se ressaisit. Benoît va arriver. Matthieu s’empare instinctivement du sac à dos Eastpak qui doit vraisemblablement contenir ses cours. Abandonné sans ménagement dans l’entrée, preuve de son sérieux scolaire. Enfile un blouson « Carhartt » beige et tout en claquant la porte avec une force qu’il ne soupçonnait plus, n’a pas le temps de se dire, « merde les clés ». Heureusement pour lui, elles sont dans la poche droite de son blouson. Le portable émet une nouvelle vibration. Il l’a machinalement emporté avec lui, découvre au passage une carte bleue à son nom, un billet de 50 francs, des pièces, un paquet de « Winston » souple dans lequel il reste deux cigarettes et un briquet « Bic ».

Ne faisant confiance qu’à son intuition, il longe le couloir, trouve facilement l’ascenseur, au quatrième étage d’un immeuble moderne, aussi récent que propre, fonctionnel, sans aucun charme. Matthieu n’a pas de repères ou de souvenirs particuliers de ce logement, trop de déménagements pour une vie… Il espère néanmoins que des flashs mémoriels surgiront à sa rescousse pour le sauver. D’abord observer, se fondre dans l’environnement. C’est comme le jour où il a sympathisé avec un groupe de Reggae. Les gars adorables. Il a fumé avec eux une substance inconnue (et pourtant il en connaît un rayon) qui lui a causé un black-out de quatre jours. Il espère une issue différente cette fois. Matthieu doit faire semblant. Jouer le rôle de sa propre jeunesse sans se trahir. Tandis qu’il se précipite vers la porte de la résidence, un frisson d’appréhension lui parcourt l’échine. Ce sentiment de déracinement est exacerbé par la perspective d’interagir avec Ben, visage du passé dont il doit se souvenir, agir comme si les années n’ont pas filé, comme si la technologie et les sociétés n’ont pas évolué. Matthieu version double vingt est sur le point de plonger tête première dans une journée qui promet de bouleverser son existence, armé seulement de ses quarante-sept ans d’expérience pour naviguer dans cet espace-temps devenu soudainement son présent.

CHAPITRE 3
Time After Time (Cyndi Lauper)
“La nostalgie est une émotion fondamentale, c’est un peu comme si le passé accrochait le pied du présent.” – Milan Kundera

Cestas, 8h20. Caressée par les premiers souffles d’une douceur printanière, la bourgade s’éveille lentement, au chant des oiseaux et de la nature, enveloppée d’une lumière dorée qui semble embrasser délicatement les 21 degrés du petit matin. « Julien, réveille-toi », la voix de sa mère, douce mais insistante, traverse le voile du sommeil. Certainement un rêve. Il a quitté le domicile familial à vingt-cinq ans, est propriétaire de son appartement à Bordeaux, et habite à moins d’un quart d’heure de chez Matthieu. Il n’y a donc aucune raison valable pour être chez ses parents maintenant. À moins d’une téléportation. Il se retourne, à la recherche de sa position préférentielle. En RTT aujourd’hui, il compte bien commencer par une grasse matinée et ensuite ? il a sa petite idée. Julien sourit intérieurement en y pensant. « Oh Juju, t’écoute ta mère ? ». Là en revanche, ça devient beaucoup plus étrange. La voix bourrue, pleine de masculinité de son père n’aurait jamais peuplé ses songes. Il se redresse, toujours dans les vapes et sent qu’il est nu sous ses draps. Rare de sa part. Il hasarde « Ouais, j’ai entendu » au cas où. La porte se referme doucement. Il se redresse, s’étire, s’arrête net. Impossible. Ce n’est pas son corps. Du moins pas son corps de quarante-sept printemps. Il a beau s’entretenir régulièrement, avoir un excellent métabolisme, il n’est plus du tout dessiné comme cela. Julien ferme les yeux, les rouvre. Pareil. Rien n’a changé. Il se lève, se félicite de la qualité de son rêve, tout en essayant de garder son sang-froid et de se remémorer méthodiquement chaque étape de la soirée précédente. Chez Matthieu. Comme d’habitude, discussions de comptoir, souvenirs d’anciens combattants. Sympa. Très mauvais match du PSG. Décevant. Un peu de vin pour lui, un peu plus pour son pote. Ok. Bonne bouffe italienne. À refaire. Il s’est senti un peu patraque en rentrant, mais rien de bien méchant et s’est couché quasiment instantanément. Ça ne colle absolument pas avec ce réveil à la campagne. Sa chambre n’a pas changé, identique à celle de son jeune âge. Ça aussi, ça ne matche pas. Depuis son départ du domicile familial en 2002, sa mère a reconverti la pièce en buanderie. Cela a été l’objet d’une rare discussion animée avec ses parents. Il aurait voulu la conserver dans son jus, telle qu’elle est maintenant. Conforme à ce souvenir vivant. Alignée. À sa place. Livres, revues de sport, poster de Michael Jordan au mur. Son bureau en bois à tiroirs d’étudiant propre et net. Il se passe la main sur le visage. Plus de barbe. Il n’imagine pas ses géniteurs le raser pendant la nuit, ni le kidnapper pour le ramener dans la maison de Cestas. Absurde. Non, c’est forcément autre chose. Illogique, irrationnel, mais qui devient, de fait, envisageable sous peine de sombrer dans la folie. Son pragmatisme exacerbé reprend inexorablement le dessus. Un trait de caractère extrêmement fort chez lui.

Il plisse les yeux. Les rayons du soleil, audacieux explorateurs, se frayent un chemin à travers les volets entrebâillés, dansant sur les murs et le plafond en d’élégantes arabesques lumineuses accompagnée d’une bande son à jamais liée à cette période de son existence. “Hedonism” de Skunk Anansie (I hope you’re feeling happy now. I see you feel no pain at all, it seems. I wonder what you’re doin’ now…), que sa voisine de maison, Claire vingt-quatre ans, étudiante en Staps, très mignonne et sportive, écoute en boucle chaque matin d’Avril à Juin 1997. Julien s’assoit sur son lit. La lumière joue sur son visage, révélant ses traits rajeunis. Lorsque finalement ses yeux croisent son reflet dans le miroir encastré dans la porte de son armoire, le néo jeune homme ne se montre ni surpris, ni choqué. Il s’y est préparé mentalement. Et pourtant, il s’agit tout de même d’un miroir temporel où son image de vingt-sept ans plus jeune le défie du regard, répliquant chacun de ses gestes avec une précision énigmatique.

Pressé par la demande de sa mère, qu’il prend désormais très au sérieux, il enfile son bas de jogging « Le Coq Sportif », un t-shirt blanc basique, passe en trombe dans la salle de bain, se passe un coup d’eau sur ce visage retrouvé et descend dans la cuisine où l’odeur de pain fraîchement grillé se mêle au café corsé que boit toujours son père, assis en bout de table, tandis que sa mère termine la petite vaisselle. Elle l’accueille avec son sourire habituel, maternel, chaleureux, mais sans rides. Cela le trouble un peu plus. Autant il est presque facile d’accepter son propre rajeunissement mais celui de ses proches ? Il se demande même si ce n’est pas la première fois qu’il les voit tels qu’ils étaient. Pour lui, ce sont ses parents. Une voix. Une présence. Un lien de subordination. Il n’y a rien d’autre à interpréter ou à expliquer.

Son père, sans lever le nez de la table, lit son journal, plongé dans ses pensées. Mais au moment où Julien se sert une tasse de chocolat, faisant grésiller la radio qui diffuse « Time After Time » de Cyndi Lauper, Alejandro lève soudainement les yeux, une lueur d’étonnement passe dans son regard. Il note mentalement ce détail, un frisson d’inquiétude lui parcourt l’échine, mais il garde ses observations pour lui, préférant ne pas perturber le calme matinal de la cuisine familiale. Julien est trop absorbé par sa propre situation pour remarquer quoi que ce soit.

Comment être familièrement décalé ? Julien ne peut l’expliquer mais pourtant c’est ce qu’il ressent. D’un côté, il aurait préféré vivre ce moment à travers le prisme d’un écran, en simple spectateur, plutôt que comme un acteur à part entière mais chaque bouchée de pain et gorgée de son chocolat chaud est un délice. Le goût du vrai, du bon, du foyer. Il réalise que depuis vingt-sept ans, il n’est en quête que de cet instant. Toutes ses expériences, voyages, pour une bouchée de pain du matin de 97. Il aurait pu mourir maintenant, sa vie aurait été parfaite. « Tu rejoins Loïc et les autres chez le père de Stéphane et ensuite vous allez faire quoi ? », « Béa, fiche lui la paix, il est grand maintenant ! », Alejandro, figure paternelle héritée de l’Espagne de ses ancêtres n’aime pas qu’on fouille dans l’intimité de son fils. Il a confiance en lui et n’a pas eu à s’en plaindre jusqu’à présent. De bons résultats scolaires, des amis, solides et sportifs, de jolies jeunes filles à ses basques, aucun souci de discipline. Que demander de plus ? Ne pas avoir raison sur un point qui l’embarrasse depuis ce matin serait un grand réconfort. Il se lève, embrasse sa femme sur le front, une tape amicale sur l’épaule de Julien. Le fils unique du foyer anticipe la suite, Alejandro prend la Volkswagen Jetta lavée de fond en comble un dimanche sur deux, ouvre le portail en faisant attention de ne pas rayer le sol, se rend au siège de l’entreprise où il officie en tant que cadre administratif. Comme Julien ne s’est jamais senti directement concerné par sa situation professionnelle, il n’a aucune idée de son travail précis ni d’où il se trouve. Il sait simplement qu’Alejandro finit à 18h00 précises, du lundi au vendredi, jusqu’au week-end. Pour le déjeuner, il mange un sandwich au jambon ou une gamelle des restes de la veille, dans de très rares cas, un repas d’équipe au restaurant, mais sans vin ni dessert. Une pensée fugace traverse l’esprit de Julien, à peu de chose près, ils ont le même âge.

CHAPITRE 4
« Return of the Mack » (Mark Morrison)
“Les amis sont des compagnons de voyage, qui nous aident à avancer sur le chemin d’une vie plus heureuse.” Pythagore

Guidé plus par l’instinct que par une mémoire encore floue, Matthieu avance vers la Twingo verte, anomalie colorée dans le paysage urbain, clignotants en alerte comme des signaux de détresse amicaux. Au volant, Benoit, dont le sérieux du costume cravate contraste radicalement avec l’allure de Matthieu et sa capuche relevée dans sa hâte vestimentaire. S’engouffrant dans la voiture avec une aisance retrouvée, le jeune passager lance un regard malicieux à son chauffeur du jour, qui pour sa part, fronce les sourcils.
Tout en se frayant un chemin parmi la multitude de voitures coincées dans les embouteillages, le pilote parvient à enclencher son autoradio, façade amovible, lecteur cassettes-CD, le nec plus ultra. Trois notes et Matthieu se dandine comme au bon vieux temps. « Mo Money Mo Problems » de Notorious B.I.G. résonne, emportant Matthieu dans un tourbillon de souvenirs. « Mais ce classique, écoute-moi ça, une tuerie ! Dire que c’est un coup monté de Suge Knight et Puff Daddy », s’exclame-t-il, faisant un signe de gang avec ses doigts. Ben, par essence quelqu’un d’assez taiseux et réfléchi, est souvent sur la corde raide avec Matthieu. Comment lui dire qu’il débloque totalement sans qu’il ne le prenne mal ?
« Tu devrais écrire, tu sais, » suggère Benoit, manière élégante de donner son point de vue tout en sauvegardant sa sécurité. L’ancien quadra hurle de nouveau : « I’ll Be » de Foxy Brown feat. Jay-Z. « Dire que maintenant il est milliardaire, avec sa reine Beyoncé en mode classe et chef d’entreprise alors qu’à l’époque c’était juste un mac » « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » Matthieu ferme les yeux, et se maudit intérieurement de ne pas être capable de tenir sa langue. « Non, rien, c’est un rêve que j’ai fait, très chelou d’ailleurs. Ça y est, on est arrivés, cool ! » Ils émergent de la Twingo. Benoit impeccable, devance de quelques pas Matthieu qui se débat avec son sac à dos pour l’ajuster au mieux sur une épaule, le regard en alerte, scrutant le paysage universitaire. Il se sent dans « 21 Jump Street », ces vieux flics qui se font passer pour des étudiants et qui traquent les revendeurs de shit ou truands de la fac. Série avec Johnny Depp, film avec Jonah Hill. Pas mal. Son allure atypique pour le lieu attire quelques regards ; pourtant, loin d’être intimidé, il accueille cette attention avec une pointe d’amusement. « Go », se murmure-t-il, franchissant le seuil de la faculté, prêt à affronter cette journée aux contours encore indistincts.
Dans le flot des étudiants, il se meut avec une assurance retrouvée, bien décidé à embrasser ce retour inopiné dans le temps. Ben est légèrement inquiet, il n’a pas réussi à trouver la bonne formule ni le bon moment pour s’adresser à son ami qui a l’air encore plus déconnecté que d’habitude. Peut-être a-t-il découvert une nouvelle drogue ou abusé de celles qu’il connaît déjà ?
Benoit se signe intérieurement : « Tu te rappelles qu’on a le TD spécial aujourd’hui ? Le contrôle à l’oral ? » Matt ferme les yeux. Comment peut-il donner le change. Il est complètement perdu. « Euh oui, mais je pense que je vais me faire porter pâle, j’ai pas été bien cette nuit. Hyper bizarre. » « Des douleurs, à cause de ton ventre ? ». Il encaisse la question comme un uppercut, elle l’oblige à envisager des événements à venir particulièrement douloureux, qu’il s’est escrimé à fuir pendant de longues années. Le compte à rebours infernal est lancé, il lui reste moins d’un an avant que sa maladie ne se déclare totalement et que ça finisse avec une opération dont il garde encore des séquelles lourdes, enfin plus tard dans son futur présent. Déstabilisé par cette remarque et l’incongruité de la situation, le pré-quinquagénaire a pratiquement les larmes aux yeux. La journée promet d’être extrêmement longue et le risque est décidément partout, comme jonchée de mines anti personnelles à fragmentation. Ce qui l’inquiète le plus, c’est que ses principales qualités peuvent à tout moment se retourner contre lui : une culture trop étendue pour l’époque, l’art de la parole inadapté et surtout un culot hors norme qu’il a savamment cultivé au fil du temps, comme une marque de fabrique. Sans compter une évidence absolue. La faculté de droit, elle, n’a pas du tout changé. Ce qu’il a détesté alors ne lui plaît pas plus aujourd’hui. En vérité, il n’y a jamais vraiment repensé. Les relations qu’il a nouées pendant ses années d’études supérieures et qui ont résisté à l’épreuve du temps sont rares. On n’en reparle jamais. Sujet clos. Encombrant. Oblitéré. Relégué aux oubliettes. C’est comme ça que les souvenirs meurent. Sans photos. Sans anecdotes ou histoires qu’on se répète à longueur de retrouvailles. « T’as pas changé, qu’est-ce que tu deviens ? » On connaît tous la chanson. Sauf que dans ce cas précis, il s’est donné rendez-vous 27 ans avant. La colossale et inesthétique bâtisse abrite des centaines d’étudiants aux objectifs divers. Matthieu ne se rappelle d’ailleurs pas si c’est sa première année ou son redoublement. Info cruciale, parce qu’il n’est pas fâché avec les mêmes personnes et s’est réconcilié avec d’autres. Il pense furtivement à Julien qui doit, pendant ce temps, probablement vivre sa best life, si le sort a fonctionné pour lui aussi.
Au loin, il aperçoit son grand ami Omer avec qui il est encore en contact aujourd’hui, mais à première vue ils sont en froid à ce moment-là. Fichu caractère. Il essaiera de se réconcilier avec lui si d’aventure il reste en 97. Il n’en sait rien, c’est peut-être l’éternel jour de la marmotte, comme dans « Un jour sans fin », ou la mort à répétition de « Happy Birthdead ». Tous les jours le même jour, qui se répète inlassablement, jusqu’à réparation d’un préjudice qu’il est bien en peine de se figurer pour l’instant. Il efface cette pensée inutile pour se concentrer sur son présent. Pourquoi Omer est important ? C’est son ami et il apprécie sa présence, mais surtout il peut servir de boussole mémorielle pour survivre à ce Koh Lanta temporel. Ils se connaissent depuis le lycée, ont fait a minima les 400 coups ensemble. Pour Matthieu, Omer est désormais une cible à prioriser. Pris dans ses pensées, il n’entend pas les commentaires peu élogieux de certains cul-serrés sur son passage. Le seul habillé de cette façon c’est lui. Un peu trop avant-gardiste manifestement pour les futurs avocats. Bande de fachos ! Le TD va commencer. Il s’infiltre dans une grappe d’étudiants, visiblement de son âge, bien sous tous rapports, qui se préparent à l’épreuve en rappelant la manière dont elle va se dérouler. Répartis en groupes de cinq, ils seront soumis à un feu nourri de questions lancées à la cantonade, auxquelles chacun pourra répondre en prenant la parole, quitte à interrompre leurs camarades pour s’imposer par la force de la voix, et à l’instar d’une joute oratoire, il est écrit que seuls les plus éloquents ou les plus érudits se sortiront vivants de ce Battle Royale. Les débats de l’époque sont néanmoins encore emprunts de civilité et même de respect. Matthieu sourit, il pourrait renoncer, se trouver une excuse pour ne pas y participer, comme il l’a initialement prévu, mais le goût du combat est dorénavant ancré en lui. L’heure de la revanche a sonné et mettre tout le monde à genoux l’excite particulièrement. Disparu ce garçon affable qui s’accommodait du système et faisait semblant de s’en foutre pour amuser la galerie, ou par peur de réussir. Il a une nouvelle chance, avec d’excellents atouts en main.

CHAPITRE 5
« Return to Innocence » (Enigma)
“Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.” – Marcel Proust

Dès que Julien passe le seuil de la porte du domicile familial, un vent matinal le saisit, une fraîcheur revigorante qui l’arrache brusquement au confort du connu. Ses foulées résonnent sur les pavés des allées encore endormies, où chaque coin de rue réveille une réminiscence enfouie. Le monde semble immobile, suspendu dans une attente silencieuse, alors qu’il navigue entre des souvenirs fragmentés, tentant de recomposer l’image d’un passé qui lui échappe encore. Une question le hante, surgissant des brumes de l’aube : est-il encore l’homme qu’il a été, ou quelque chose d’entièrement nouveau ?
Dans ses souvenirs, Julien à vingt ans ne joue pas encore le rôle du séducteur qu’il s’est appliqué à devenir par la suite. Au contraire, on le voit comme un jeune homme posé qui préfère la contemplation de la nature à la conquête charnelle. Entre son cercle d’amis, l’affection rassurante de sa famille, les longues heures passées sur les bancs de la fac, et les évasions vers l’océan, il vit une jeunesse simple et sans prétention. Or, à mesure qu’il retraverse les rives du passé, certaines certitudes se teintent d’ombres et de lumières nouvelles. Introspection déstabilisante, faite de nuances dans son caractère, de traits de jeunesse qu’il a peut-être omis ou enjolivés, et cela le pousse à se questionner non seulement sur la véracité de ses souvenirs mais aussi sur les motivations sous-jacentes qui ont guidé ses choix. Ces réflexions révèlent un fossé croissant entre l’image idéalisée de sa jeunesse et la complexité émotionnelle de l’adulte qu’il est devenu. Cette dualité le tenaille, lui offrant à la fois une mélancolie pour ce qui a été et une curiosité pour redécouvrir qui il est vraiment.
Les façades des maisons individuelles sagement alignées sont baignées par la lumière dorée du soleil. En fond sonore continue, le discret murmure de la nature contribue à cette sensation d’émerveillement. C’est comme si, l’espace d’un instant, le temps s’est suspendu, offrant à Julien l’opportunité de redécouvrir son propre héritage sous un angle nouveau, riche de toutes les expériences acquises depuis vingt-sept ans. Avec une curiosité renouvelée et un cœur léger, Julien poursuit son chemin. Ce retour aux sources, loin d’être une simple régression dans le temps, s’annonce comme une exploration fascinante de ce que signifie vraiment être lui-même. C’est une invitation à redéfinir sa place dans le monde, armé de la sagesse de l’âge et de l’insouciance de la jeunesse. L’achat de L’Équipe à un bar tabac-presse fermé en 2004 faute de clients, achève de confirmer ce qu’il sait déjà : Jeudi 5 avril 1997.
Julien savoure cette opportunité inattendue, un cadeau du destin. Chaque pas qu’il fait, chaque sourire échangé avec les passants, devient une célébration de cette jeunesse retrouvée. Il se délecte de chaque instant, aspirant à revivre pleinement cette période, et peut-être, enfin, réaliser certains rêves laissés en suspens. Il a 20 ans. 20 ans ! Une énergie nouvelle anime ses mouvements, un éclat particulier illumine son regard. Une vieille dame, son cabas de courses à la main et un fichu sur la tête, s’arrête pour le regarder attentivement. Le sourire radieux de Julien est si contagieux qu’il semble illuminer son visage marqué par les années. Elle, qui a vécu huit décennies, ne peut s’empêcher de sourire en retour, comme témoin d’une joie pure qu’elle n’a pas vue depuis longtemps.
À travers le paysage contrasté du bourg, où la modernité effleure le traditionnel, Julien redécouvre son terrain de jeu d’antan. Chaque coin de rue, chaque maison lui raconte une histoire familière, une anecdote oubliée. Ici, à la croisée des chemins où il a grandi, tissant un lien indissoluble avec ce coin de Gironde. Les souvenirs affluent, peignant des tableaux de son adolescence libre et insouciante, d’escapades en forêt et de premiers émois au bord du bassin d’Arcachon. Sans la distraction constante de son smartphone, il redécouvre le plaisir simple de la marche, se réjouissant des paysages familiers défilant plus rapidement grâce à ses jambes retrouvées, il est enfin sur le point de se reconnecter avec lui-même loin du bourdonnement incessant du monde numérique.
Il est désormais temps d’envisager sa stratégie, mettre à profit les quelques minutes restantes avant de retrouver Loïc et les autres. Stéphane, Cyril, JF, Tonio. Il pèse méticuleusement le pour et le contre de sa situation actuelle. La sensation d’avoir été catapulté dans le passé avec une maturité et des expériences de son âge adulte le met face à un dilemme unique : comment utiliser cette connaissance acquise sans dénaturer l’essence même de ce que signifie avoir vingt ans ? C’est un cadeau du ciel de pouvoir faire les choses différemment, de ressaisir les opportunités manquées, mais aussi potentiellement un risque, de s’égarer dans les méandres de “ce qui aurait pu être”.
Alors qu’il approche de la maison de Loïc, un mélange de sentiments l’envahit, l’appréhension de sa réaction en voyant ses amis rajeunis, sans femmes ni enfants, la peur aussi de ne plus retrouver sa place. Ce retour aux sources est aussi un test, celui de pouvoir conjuguer son passé et son présent dans un équilibre précaire, celui de réapprendre à vivre avec une innocence perdue. Julien se sent tout de même à l’étroit chez ses parents. Autonome depuis ses 25 ans, le fait d’envisager de devoir de nouveau se plier aux règles de la maison, tout en jouant son rôle d’enfant, lui procure un sentiment qu’il pense étranger à son caractère. Plus. Il en veut plus, pas de façon démesurée ou incontrôlée mais de quoi se procurer le confort, l’indépendance et quelques objets vintage, notamment ceux qu’il a acquis parfois à grand prix, surtout ces dernières années et qu’il convoite dès maintenant. Dans sa chambre d’étudiant, par exemple, on y trouve que des éléments pratiques, utiles, fonctionnels. Pas de télévision, de console de jeu, de vêtements de marque ou de baskets à la mode. Il lui manque ces quelques petits riens matériels pour le combler. Julien a aussi son rêve américain. Chaque année depuis ses 30 ans, il part pendant quinze jours, un mois, parfois seul, parfois accompagné d’amis à la découverte du nouveau monde. Côte Est, Côte Ouest, contrées plus sauvages, matchs de basket, visite de parcs nationaux ou d’attractions, monuments. Il est totalement fasciné et en adoration pour le pays de la liberté où tout est possible pour n’importe qui. En attendant, il mentalise ses tâches prioritaires :
Liste 1 : Les filles : Celles qui l’intéressaient mais avec qui il n’a pas réussi à concrétiser. Celles qu’il a rencontrées à cette époque, mais connues bibliquement plus tard et surtout celle qui est la plus importante à ses yeux, son véritable amour de 1997 à 2000, Marie. Une sensation désagréable. Tout aurait dû se passer pour le mieux dans cette relation et pourtant ça n’a pas fonctionné, pourquoi ?
Liste 2 : Les copains de toujours : Loïc, Stéphane, JF, Tonio, Alex, va-t-il leur raconter d’où il vient et ce qu’ils sont devenus ?
Liste 3 : Les lieux : Cestas, Bordeaux, Faculté, Océan, Stade. Côte basque. Paris ?
Liste 4 : Moyens de communication : Minitel, téléphone fixe, téléphone portable à forfaits limités, ordinateur au début d’Internet.
Liste 5 : Moyens de locomotion : Voiture, Mobylette rangée dans la grange, vélo tout terrain, train, avion
Liste 6 : Ressources : 6500 Francs sur un livret jeune, petits boulots et cadeaux de la famille.
Objectifs : Trouver Matthieu. À l’évidence, il ne pourra pas rester éternellement dans cette situation sans lui et il est aussi curieux de savoir si ce qu’il a raconté sur son passé est vrai. En plus il est parisien, ce qui pourrait s’avérer utile, sans oublier la partie risque, les distorsions temporelles. En espérant d’ailleurs qu’il n’ait pas déjà provoqué des dégâts… Découvrir pourquoi et comment il est revenu dans le passé et si c’est réversible ou non. Influer le cas échéant sur sa situation. Investir, profiter de ses connaissances du futur pour améliorer sa condition…
Il s’arrête de réfléchir. La maison de Loïc est la même, mais plus blanche, moins marquée par les intempéries et l’usure. Autre point important à ajouter à la liste, il est incollable sur les résultats sportifs. Une petite voix intérieure lui murmure que ça pourrait s’avérer utile à un moment ou un autre… s’il reste en 97. Tout à coup, son sourire se mue en une moue dubitative. Est-ce que le processus est réversible ? Ce soir en se couchant, se réveillera-t-il le lendemain matin dans le futur, enfin dans son présent, à devoir reprendre le cours normal du temps ? Il doit profiter de cette journée à fond, juste au cas où.

CHAPITRE 6
I’m Gonna Be (500 Miles) (The Proclaimers)
“Nous sommes nos choix.” – Jean-Paul Sartre

Matthieu s’acclimate mal à la lumière blafarde des néons de la fac, qui jaunit les murs défraîchis. Il observe presque toutes les personnes présentes aux alentours et se remémore à peine quelques visages sans pouvoir les nommer. Il s’efforce de faire abstraction de leurs discussions sur le dernier épisode de “Buffy contre les vampires”, le peu de chances de la France de gagner la prochaine Coupe du Monde – s’ils savaient – et l’engouement toujours présent pour Nirvana et la musique grunge. Il repère parmi les étudiants les habituelles castes de narcissiques, drogués, angoissés, politisés, studieuses, ou pré-féministes, mais il n’a pas de temps à leur consacrer; il trouve plus utile de scanner les styles vestimentaires, expressions, attitudes en vogue et de perfectionner sa couverture.
Premier constat : il n’y a pas beaucoup de diversité ni de mixité, le langage n’est pas encore imprégné de rap et de street culture. Certains garçons viennent le saluer. Les filles lui font la bise. Il semble assez populaire. En tout cas, il ne passe pas inaperçu, et pas uniquement à cause de son accoutrement de banlieusard. Tout est confus dans ce couloir, alors qu’ils attendent une sorte de mise à mort orchestrée par un chargé de TD arrogant d’à peine la trentaine. Soudain, il se retourne et fait tomber involontairement une pile de livres des mains d’une jeune fille. Il ramasse rapidement les ouvrages tout en bougonnant, et le premier sentiment qu’il éprouve en se relevant est de sentir son cœur s’échapper littéralement de sa cage thoracique : Victoria. Il se souvient vaguement d’avoir eu le béguin pour elle. Non réciproque d’ailleurs, mais il attend un déclic, une vague de souvenirs qui pourrait le remettre dans le contexte. Rien ne vient.
« Tu ne peux pas faire attention ? » dit-elle, le rouge montant à ses joues. « On n’a pas idée de faire des couloirs aussi étroits, bordel ! » répond-il. « Ah d’accord, donc c’est de ma faute. Je dois être trop grosse ? » Manque de pot, Matthieu est passé maître dans l’art des répliques acerbes. « La lumière n’est pas très flatteuse non plus, » lance-t-il. Elle reste interdite quelques instants puis éclate de nouveau de rire. « Tu es vraiment unique. Au fait, » elle le détaille du regard. « Pas mal ton style. Tu avais des poubelles à jeter avant de venir en cours ? » « Je m’adapte à mon environnement. Hors de question de faire des efforts pour des grosses qui n’ont rien d’autre à faire que de promener des piles de livres dans des couloirs moins larges que leurs culs. » « En grande forme aujourd’hui ! On va voir ce que ça va donner au TD ! Nous passons ensemble avec Omer, Benoit et Coralie. » Matthieu ne réagit pas. Mais qui est encore cette Coralie ? Elle comprend sans mot dire qu’il ne sait pas de qui elle parle « Petite brune, lunettes, toujours au premier rang, 19 de moyenne. » « Ahhh oui, Coralie », fait-il, affichant un rictus forcé. Victoria le regarde d’une drôle de façon. « Encore des soucis avec ton ventre ? » Il se renfrogne. À se demander si ses problèmes de santé ne s’étalent pas en une du journal de la fac. À moins que… leur relation est peut-être plus intime qu’il ne l’avait supposé. À creuser. « Non, non ça va, merci. » Une voix impatiente résonne dans le couloir. « Groupe 8, c’est à vous. » « Allez, on y va ! » dit Victoria avec ferveur. Elle pose sa main sur son avant-bras. « Ça va bien se passer, ne t’inquiète pas. » À ce contact, il se sent immédiatement beaucoup plus calme, détendu, un frisson lui parcourt l’échine.
Le petit amphithéâtre est on ne peut plus standard, avec quelques travées, bureau, tableau traditionnel, micro fixe et rétroprojecteur. Coralie, suivie d’Omer, Ben, Victoria et Matthieu qui ferme la marche, s’installent au premier rang. Le chargé de TD, 1m85, costume Cerruti, mocassins Weston, ceinture Hermès, ressemble à n’importe quel homme politique de droite de l’époque, ou pire à un centriste. Fixant sa feuille, il semble prêt à commencer l’appel mais reste figé sur place en apercevant Matthieu. « Monsieur… » commence-t-il, s’adressant évidemment à Matthieu, « Dumas. Monsieur Dumas, » dit-il avec un air hautain et quelque peu maniéré, « je ne saurais tolérer une telle provocation. Votre accoutrement est complètement inapproprié et, si j’en crois les échos qui me sont parvenus, vous êtes non seulement coutumier du fait, mais aussi une source de troubles pour notre établissement. Qu’avez-vous à répondre à cela ? » Matthieu se lève, droit comme la justice, enleva son sweat à capuche, le posant à côté de lui.
« Monsieur, que dis-je, cher Maître, en premier lieu je tiens à présenter mes excuses à mes camarades ici présents. », il se tourne vers eux et incline la tête. « Je n’avais absolument aucune intention de me singulariser de la sorte, ni de porter atteinte à la respectabilité de la faculté. Il se trouve que j’ai été victime hier soir d’un cambriolage particulièrement odieux. Des individus cagoulés se sont introduits chez moi, m’ont ligoté sur une chaise et se sont emparés des maigres ressources et biens dont je dispose. Vous n’êtes pas sans savoir qu’une vague de crimes de ce type se déroule actuellement, » (Matthieu bluffe mais c’est crédible), « vivant en proche banlieue, je suis plus facilement exposé à ces individus sans foi ni loi, qui méprisent la justice des hommes et, pour certains, celle de Dieu qu’ils invoquent si ardemment. » Il lève les yeux au ciel. « Bien que choqué, heurté dans ma chair et mon intimité, j’ai fait le choix, certes contestable, de me présenter à vous ainsi vêtu afin de ne pas hypothéquer mes chances d’avenir, tandis que j’étais la victime de l’ignorance et du laxisme de l’éducation. Je ne minore pas mes actes précédents que vous avez rappelés devant mes camarades, me plongeant ainsi dans la gêne et la honte, mais victime de l’infamie, je me dois désormais de reprendre le cours de ma vie, supportant le poids de mon passé et les actes du présent. Monsieur, si vous le souhaitez, je quitterai à l’instant cette pièce, mais je vous en conjure, jugez mes camarades pour ce qu’ils sont et non pour s’être difficilement d’ailleurs, simplement accommodés de ma présence. » Matthieu reste debout, l’amphi plongé dans un silence circonspect. Le chargé de TD fait les cent pas, réfléchissant à la meilleure manière d’agir.
« Très bien, si ce que vous dites est vrai, ce dont je doute bien évidemment, je vous propose de répondre à cette question de cours, que vous n’aurez pas manqué de travailler malgré les turpitudes auxquelles vous faites allusion. » « Merci monsieur, » répond Matthieu. « Alors, Monsieur Dumas, que pouvez-vous nous dire de la règle de droit qui s’applique nécessairement à tous les citoyens français ? » Matthieu se lance dans un exposé clair, argumenté, nourri par des années de débats télévisés, de séries policières, de conversations et de quelques bribes de cours réactivés par le choc auquel il est soumis. Le chargé de TD s’approche jusqu’au premier rang, inspecte le banc, le bureau, cherche partout une éventuelle preuve de tricherie. Rien. « Monsieur Dumas, je dois admettre que votre réponse était intéressante et m’engage à vous laisser une deuxième chance. Maintenant que vous avez monopolisé l’attention, passons à vos camarades. »
Omer, Benjamin, Victoria, tous se regardent sans rien comprendre à ce qu’il vient de se passer. Matthieu, tête baissée, a le masque. Le sang afflue à sa tempe et ses mains tremblent. Il a quarante-sept ans et ce “petit connard” vient de l’humilier. Il s’en est bien sorti mais ce n’est que le début. Avec de l’argent, plus rien ni personne ne pourrait le traiter de la sorte.
Le chargé de TD lâche son os. Le sujet est encore plus simple que celui qu’il a donné à Matthieu, mais l’objectif est de les obliger à s’entretuer. Coralie, en véritable pitbull, tient le crachoir. Victoria alterne entre phases offensives et défensives, préparant ses répliques pour mieux surprendre son adversaire. Omer et Benjamin comptent les points. Après quelques minutes de bataille acharnée, dans laquelle Matthieu se garde d’intervenir, l’arbitre siffle la fin du match. Ils repartent sans savoir qui l’a emporté, mais pour Victoria cela ne fait aucun doute, c’est elle. Italienne par sa mère, et issue de la noblesse autrichienne par son père, elle n’est pas du genre à se laisser dominer. Blonde, yeux verts, teint d’albâtre, silhouette longiligne, 1m73 en talons. Matthieu a pensé pendant longtemps qu’il a plus de chances de faire un voyage dans le temps que de sortir avec elle. À peine sortis de la salle, elle se jette littéralement dans ses bras. « Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? J’ai eu si peur en t’entendant et alors, quel beau discours, tu as été brillant Matt, je suis tellement fière de toi, » dit-elle en effleurant tendrement sa joue. Omer, à la limite de l’apoplexie, le regarde en mimant de lourds sous-entendus. Benoit ne comprend rien et Coralie le félicite simplement, mais elle veut éclaircir certains points qui la chiffonnent encore « Matthieu bravo, c’était très bien. Je suis désolée de ce qu’il t’est arrivé, mais je n’ai pas bien saisi. Qui sont Saul Goodman, Annalise Keating et ‘Faites entrer l’accusé’ ? C’est bien ça ? » Il pourrait lui dire « Tu le sauras dans quelques années si tu regardes Amazon ou Netflix », mais il se contente de répondre : « J’ai dû mal prendre mes notes. Il me semblait pourtant que c’étaient des références dans le cours. » La laissant dans un état de perplexité avancé, tout en s’éloignant avec Victoria toujours accrochée à son bras. Elle s’arrête net. « Mince ! J’ai oublié mes livres dans la salle d’examen », dit-elle en l’embrassant à nouveau sur la joue. « À tout à l’heure ! » Matthieu n’aime pas trop la sensation qu’il ressent, cela ressemble beaucoup à un cas de conscience. Omer, qui fait une bonne tête de plus que lui, passe son bras de rugbyman par-dessus son épaule. « T’es mon idole. Tu vois il y a encore deux heures, j’aurais craché ou pissé sur ta tombe, mais là, je vais te payer une bière ! » Il est à peine 11h00 du matin.

CHAPITRE 7
Sympathy for the Devil (The Rolling Stones)
“Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.” – Pierre Corneille

En temps que sous directeur de la maison départementale de la recherche en radioastronomie, Alejandro était chargé de la gestion et de la coordination d’une équipe pluridisciplinaire. Personne ne lui avait jamais demandé ce que cela signifiait. Sa femme trouvait le salaire décent, les horaires acceptables, de plus il ne se plaignait jamais de son travail, l’étanchéité en sa vie privée et professionnelle était parfaite, si bien que Julien ne l’avait jamais questionné sur ce sujet. Quand on l’interrogeait sur la profession de son père, il répondait cadre ou sous directeur, pour sa mère il disait employée. Cela contentait la majorité des gens ou des administrations. La réalité était quelque peu différente. Alejandro avait été personnellement recruté 24 ans auparavant, par le directeur actuel du service, Timothée Sundial, après ses études d’ingénieur. Le profil particulier recherché par Sundial se résumait à trois qualités : Se taire. Ecouter. Observer. Le reste n’était que de la technique. Depuis ils travaillaient en étroite collaboration. Il collectait et compilait les données pour son patron. Qui l’aurait cru de toute façon, s’il avait raconté que sa tâche principale consistait à relever les traces de résonances temporelles à travers la France ? Même maintenant avec son expérience, il trouvait encore cela bizarre, à défaut d’autre mot. « Le voyage à travers le temps existe », Sundial n’avait pas tergiversé lors de leur premier entretien. Alejandro s’était contenté d’incuber l’information et cela avait suffit pour l’embaucher. A maintes reprises, il avait constaté que ce qui semblait impossible ou fou, au commun des mortels, faisait partie intégrante de son quotidien. Le père de Julien avait identifié et cartographié les localisations de dizaines de voyageurs, rédigé des notes, généré des statistiques, comparé les manifestations sur différentes périodes, fait la jonction avec les agents. Alejandro Carlos Garcia ne pariait pas, mais il avait l’intime conviction que son fils serait son prochain client. Restait à savoir maintenant de quelle époque il venait, combien de temps l’effet durerait et ce que cela impliquerait pour lui et sa famille. Malgré les avancées technologique et les différentes itérations, il n’était pas encore possible de déterminer l’année et l’âge de départ des sujets. Certains séjours duraient quelques minutes, ce qui ne provoquait qu’une simple impression de déjà-vu ou de flashbacks. D’autres en revanche étaient beaucoup plus longs ou marquants. En revanche, ce qu’il pressentait sans en connaître les tenants et aboutissants, c’est que son fils serait au centre de l’attention des Horlogers et des Chrono Libérateurs.
Sundial, d’une grande transparence, lui avait raconté les origines du département. Alejandro avait écouté attentivement, sans préjugés, interruptions ou questions inutiles. Établi depuis deux siècles, l’ordre des Horlogers avait pour mission principale de préserver l’équilibre fragile de l’espace-temps. Empêcher toute action susceptible de déstabiliser le continuum. Sacerdoce à l’origine de la haine que vouait Ariane Morin à l’organisation. Leur némésis. Son grand-père Louis, brillant scientifique avait quitté pendant quinze jours le confort de 1972 pour les affres de 1937. Les horlogers n’avaient pas eu d’autres choix, en application des règles de leur ordre, que de l’empêcher d’atteindre son but, tuer Adolf Hitler. Il s’en était sorti in extremis physiquement et avec l’intégralité de ses souvenirs. Ça l’avait rendu fou au point de renoncer à ses recherches scientifiques, de se couper de ses proches, à part sa petite fille qu’il considérait comme sa légataire, la seule capable de poursuivre son œuvre, il n’avait poursuivi qu’un seul objectif jusqu’à sa mort en 1988, créer un réseau de résistance capable de lutter contre les horloger et modifier le cours de l’histoire en cas de nécessité. Les chrono libérateurs. La motivation dont faisait preuve Ariane était à la fois personnelle et idéologique; Elle croyait comme son grand-père que l’humanité devait réécrire son destin pour éviter les erreurs du passé, quitte à supprimer les opposants.

Le jeu de la résonance temporelle venait à peine de commencer, et chaque joueur, qu’il en soit conscient ou non, avait un rôle crucial à jouer.

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